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  • : Stipe se laisse pousser le blog
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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 09:28

 

 

Encore un concours, avec des airs de défi littéraire kikoolol.

La consigne :
"Ecrire une nouvelle utilisant une expression figurée contenant une partie du corps, quelle qu’elle soit, qui devra être prise dans son sens le plus littéral. Ainsi il peut être question de quelqu’un qui a réellement la tête à l’envers, mais aussi pourquoi pas le cœur sur la main, un pied dans la tombe… tout cela à la fois ou d’autres encore !"


Alors forcément, quand on est taquin on essaie d'en caser un maximum...

 

 


 

 

 

A l'origine étaient une dizaine de primates de tous sexes, mais principalement deux. Ils passaient leur temps de parole à se singer, se chercher des poux, se crêper le chignon en se mettant des bâtons dans les roux, se jeter des peaux de banane, … On se serait cru à la Foire du Trône, et c'était d'ailleurs le cas.
Tous leurs discours se valaient, et expliquaient en substance que, parce que c'était  pire avant, ça ne serait pas mieux demain. Les plus optimistes clamaient qu'on en serait bientôt réduits à se manger entre nous. Les pessimistes pensaient qu'il n'y en aurait même pas assez pour tout le monde.
Les électeurs, eux, tergiversaient. Valait-il mieux voter pour l'austérité ou opter pour la rigueur ? Il était acquis que le pays était en train de prendre l'eau, il fallait donc choisir, parmi les candidats, celui qui offrait le meilleur profil de baudruche, celui qui  fluctuait sans mergiturer.

C'est finalement à l'issue d'un concours de bras de fer, comme le stipulait la Nouvelle Constitution décidée la veille, que furent désignés les deux finalistes : un ancien métallurgiste boiteux (à cause d'un cheville ouvrière) représenterait les idées des gauches, tandis qu'un homme d'à-fer au bras long porterait les opinions des mal-à-droite. Et c'était reparti pour deux semaines de battage de campagne et de rebattage d'oreilles…
Cette Nouvelle Constitution avait bazardé toute notion de vote, au prétexte que les électeurs sont des crétins. Ce qui n'est pas totalement dénué de sens, puisqu'on a tous dans notre entourage des gens qui sont bas du front, et qui pourtant votent. Ah, si tout le monde était comme nous… Mais il y a "nous", et il y a "on". Et "on" est un con (article B-14 de la Nouvelle Constitution). Les officiels en étaient arrivés à une telle conclusion en constatant le fait suivant : lors des précédentes élections, parmi les gens qui avaient donné leur suffrage pour celui qui devenait par la suite Président, une grande majorité d'entre eux regrettaient rapidement leur choix. C'est dire si "on" est crétin.
Ainsi, les gens continuaient à exprimer leur avis, mais cela n'avait que valeur de sondage. Ce qui ne changeait finalement pas grand-chose au problème, puisque nous savons tous que les sondages nous mentent. Les sondages "nous" mentent, mais "on" ne peut pas s'empêcher de les commenter malgré tout…
Afin d'inciter les gens à exprimer massivement leur opinion, et ainsi montrer au reste du Monde que nous sommes une terre de démocratie, un système de paris avait était instauré. On s'aperçut alors que les gens votaient non plus en fonction de leurs propres opinions, mais en fonction des opinions qu'ils supposaient des autres. Les "autres" qui, eux-mêmes, ces crétins, s'exprimaient par rapport aux idées qu'ils nous prêtaient. Preuve qu'ils sont crétins, et qu'"on" ne vaut pas mieux qu'un "autre". Désormais, on votait comme on parie sur un bourricot dans la sixième au Prix de la République…
Parmi les deux candidats restant en course, c'est donc à pique-nique-douille que fut désignée l'andouille qui ferait office de Président pour le prochain septennat de cinq ans.

Ce Nouveau-Président n'eut pas vraiment le temps de se réjouir. Tout d'abord parce qu'il avait perdu beaucoup d'argent en misant sur son concurrent (persuadé, comme tout un chacun, que c'était l'autre qui était l'andouille), mais surtout parce qu'il devenait le malheureux gérant de la crise-sans-précédent. La crise-sans-précédent était un terme inventé par les journalistes pour désigner la pire crise financière que l'on ait connue depuis la dernière crise-sans-précédent en date. En plus de sa photo dans la mairie et d'un appartement meublé rue de l'Elysée, le Nouveau-Président avait donc hérité d'une splendide mauvaise gestion des gouvernements précédents, tous les gouvernements précédents sans exception, sauf ceux de son parti. 
La monnaie locale ne valait plus grand-chose, et c'est peu. Surtout que dans le même temps, tout augmentait, surtout l'inflation. Ce qui auparavant coûtait un bras, valait aujourd'hui un rein. En matière de santé, par exemple, une simple visite chez l'oculiste coutait les yeux de la tête. Et inutile, pour celui qui avait à peine de quoi se caler une dent creuse, d'espérer se soigner une carie : les frais de bouche risquaient de lui rester en travers de la gorge.
Si l'ancien Nouveau-Président avait prôné la valeur des heures supplémentaires comme remède à la sinistrose ("Pendant qu'ils sont au turbin, les pauvres bougres n'ont pas le temps de penser à leur triste condition"), le nouveau Nouveau-Président  clamait que pour survivre dans cette crise-sans-précédent, il allait falloir donner de soi. L'ancien voulait que l'on ait la tête au travail, le nouveau conseillait d'avoir la tête de l'emploi. Gagner sa vie à la sueur de son front, dont le litre se négociait à peine plus cher que la roupie de sansonnet. Ceux qui comptaient parmi les improductifs, ces salauds de fainéants, n'avaient plus qu'à vendre le poil qu'ils ont dans la main. Les cadres supérieurs, victimes perpétuelles du stress au travail, négociaient avec les imprimeurs de bonnes raisons de se faire un sang d'encre. Chacun en était réduit à exercer le plus vieux métier du monde : faire commerce de son corps. Et si toutefois vous refusiez ce nouveau système commercial, vous pouviez toujours vous tirer les vers du nez et partir à la pêche.

Petit à petit, ce nouveau commerce s'avéra très lucratif pour ceux qui savaient en tirer parties. Ainsi, celui qui avait le bras long ou le pied lourd n'y allait pas de main morte sur les tarifs. Les bons négociateurs coupaient les cheveux en quatre pour quadrupler les recettes. Les vantards avaient les chevilles qui enflent, ils pouvaient ainsi gonfler les prix. Le maquignon cupide prenait l'estomac dans l'étalon, pour le revendre au mètre.
Afin de tirer le meilleur de chacun, de nouveaux métiers étaient apparus : le coupe-gorge, le tord-boyaux, le cache-nez, le vire-langue, l'arracheur de dents, le crève-cœur, le cale-pied, ou encore le casse-tête. Les curés exerçaient  désormais des professions de foie, ce qui leur permettait de remplir les troncs. La convoitise poussa les voleurs à piquer du nez ou à tirer la langue. Mais la peine de mort était encore de rigueur, et les brigands avaient intérêts à être sûrs de leur cou s'ils voulaient garder la tête sur les épaules.
Tous ces échanges d'organes avaient fini par générer des monstres difformes. Les plus pauvres, dépouillés de leurs membres, étaient devenus des légumes : il n'était pas rare de rencontrer un nécessiteux avec une tête d'ail ou un cœur d'artichaut. Et même si vous aviez des poignets d'oseilles, vous n'étiez pas riche pour autant : tout au mieux, cela vous permettait de faire la soupe à la grimace…

Plus que tous les autres, un homme avait su tirer profit de cette nouvelle forme de commerce, et avait fait fortune grâce au jeu. Il écumait les concours de poker déshabilleur, où nombre de ses adversaires y laissèrent leur peau. Ceux qui n'avaient pas de mise finissaient à poil. Quelques audacieux tentaient de jeter un œil, pour voir. D'autres proposaient un joli jeu de jambes. Mais irrémédiablement, notre homme surenchérissait par une quinte de toux, vous promettait la lune, et vous laissait cul par-dessus tête, sans dessous dessus, tout nu.

On avait banni l'argent, mais grâce au jeu, voici un homme qui avait réussi à se faire une paire. En or.

 

 

 

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:37

 

 

Texte commis sans excuse valable, pas même celle du concours de circonstances.

 

 

 

 

 

 



Bon alors, qu'est-ce qu'elle branle, on va pas y passer la nuit…
 
-  Tu te remarieras, quand je serais morte ?
 
Ah ben si, on risque d'y passer la nuit…

Comme ça, hop, sans prévenir ? Je l'avais pas vu arriver, la soirée "Arrête ton sarcasme, je plaisante pas, on peut jamais parler sérieusement avec toi, j'ai besoin de savoir". Je sais pas ce que je lui ai fait, mais elle a apparemment envie de me le faire payer. Et de tirer la gueule pour rien.

Bon, gagner du temps…

-  Pourquoi tu demandes ça ?


-  J'ai besoin de savoir.


Trois secondes de gagnées.


Ok, je m'attendais à un marathon, ça va être un cent-dix mètres haies.

 

-  C'est une façon de m'annoncer  que t'as un cancer du sein ?

Première haie passée, garder le rythme, ne pas allonger la foulée.

-  J'ai besoin de savoir.

Coup de pistolet, faux départ, retour dans les starting-blocks.

-  Je dois répondre ce soir ou tu penses être encore vivante demain ?

Silence, moue dégoûtée, haussements d'épaules. Elle demande le ralenti, refuse le faux-départ, "I did not move !".

Se reconcentrer, rester dans sa course, ne pas regarder le couloir d'à côté.

Elle refuse de reprendre le départ, attend que la partie reprenne là où elle s'était arrêtée.

Penser à se désaltérer.

-  Ok… Je vais me chercher une bière. Tu veux quelque chose ?

-  Non.

Gagner du temps, prendre une bouteille au fond du frigo, remuer des ustensiles dans le tiroir.

-  T'as pas vu le décapsuleur ?

-  Dans le tiroir.

-  T'AS PAS VU LE DEC..

-  DANS LE TIROIR !

 

 

Bénéfice quasi nul. Il me reste :

  • aller chercher une autre bière. Gain estimé : trente secondes (je suis censé savoir où est le décapsuleur)

  • aller pisser (après les 2 bières) : quatre minutes.

  • bâiller : cinq secondes.

  • prétexter que j'ai entendu pleurer un des gosses : on n'a pas de gosses.


 Oui mais :

-  Je pense que je me remarierai, ne serait-ce que par rapport aux enfants.

-  Mais on n'a pas d'enfants.

-  Ah parce que tu comptes vraiment mourir dans moins de 9 mois ?

 

Hop, changement de discipline, renvoi aux vingt-deux. Si ça construit pas, ça débarrasse.

N'empêche que… Est-ce que je me remarierais ? Bonne question, tiens ! Enfin non, la seule question à se poser est "est-ce que je pourrais à nouveau tomber amoureux ?". C'est pire…

 
-  Admettons que je meure à cinquante ans, tu te remarierais ?

Cinquante c'est bâtard. C'est assez vieux pour avoir vécu. Suffisant pour être malheureux à vie, pour avoir partagé trop de choses et pour craindre (en tant que mâle) ne plus pouvoir bander assez pour appuyer les premiers mois d'une relation amoureuse sur l'osmose sexuelle. Mais c'est aussi trop jeune pour être veuf, pour abdiquer et abandonner l'idée de refaire le peu-qu'il-nous-reste à deux. Du coup, cinquante ans, je dis qu'il faut voir, ça mérite réflexion.

-  Alors ? Tu réfléchis au plan de table ?

-  Arrête ton sarcasme, on peut jamais parler sérieusement, avec toi…

Re-hop, pleine lucarne ! Popopo, quelle contre-attaque magistrale ! "Alors qu'on le croyait acculé à son but, voilà qu'en deux touches de balle il se projette vers l'avant et, d'une frappe imparable, crucifie le gardien qui ne s'attendait pas à pareille audace. Une action de bien grande classe, ma foi !". Il me prend l'envie de faire le tour du salon en courant, bras levés et mains s'agitant en l'air façon Giresse 82, puis de conclure par une glissade sur les genoux pour venir me planter devant elle, tête rejetée en arrière, bras en croix, le public scandant mon nom…

-  Vas-y, ne te gêne pas, fais-le ton tour d'honneur ! Cours autour de la table, crache-moi ton bonheur au visage. Et puis poste notre échange sur Facebook, tu crèves d'envie que tes amis likent ta répartie, t'auras sûrement même droit à un "mdr koman tu l'a dechirai".

Pfff, chiennasse, on verra bien quand on aura des gosses : dès que l'un deux sortira une phrase trop culte, trop percutante, trop il-est-intelligent-mon-fils, et que tu te précipiteras sur ton iPhone pour partager ça avec tes amis, avant même d'avoir pu la partager avec moi.

Si tu crois que je vais te compter un point sur ce coup-à, tu peux toujours courir sur le haricot !

-  C'est sûr que si c'est à cinquante ans et qu'un coup de foudre s'abat sur moi sans prévenir - parce que je sais que je ne ferai rien pour retomber amoureux - alors oui, la question se pose…

-  Mais tu resterais amoureux de moi éternellement ? Tu considérerais ta nouvelle conquête comme ma remplaçante, tu serais amoureux d'elle par défaut ?

Purée de purée, je suis pas nécrophile, crois pas que je vais aller me masturber sur ta tombe. Probablement que oui, que je la prendrais comme une liaison au rabais, que je considèrerais cette fille comme un substitut, une assistante de vie sentimentale pour m'accompagner jusqu'à ma propre mort. Mais je ne peux pas répondre ça, ce serait lui laisser à penser que je peux être amoureux sans vraiment être amoureux, que je peux me marier avec une fille tout en lui préférant sa prédécesseure. C'est tendre le bâton pour me le faire mettre dans les roues.

Attention, se la jouer finaude. Lui lancer la baballe le temps d'échafauder une réponse philosophique. Ou de mauvaise foi.

Plutôt de mauvaise foi.

-  Je suppose que toi tu préfèrerais que je me remarie, que tu m'interdis de garder le chagrin le restant de ma vie, que j'ai le devoir de ne pas me gâcher, que mon corps est fait pour être aimé, chéri. Et puis c'est tout bénèf pour toi, comme ça si je meure en premier tu peux te remarier sans vergogne, puisque c'est ce que j'aurais fait dans la situation contraire…

Allez, va chercher ! Bonne chance, c'est une balle rebondissante, à trajectoire variable, elle peut revenir te cogner la truffe à n'importe quel moment.

Bon, j'ai le temps pour une autre bière.

-  Tu veux toujours rien dans la cuisine ?

-  Non merci.

Houla, ça descend vite les bières ! On l'a acheté quand, ce pack ? Sûrement samedi, c'est le samedi qu'on achète des bières. Donc y'a quatre jours. Ah oui, quand même ! Un pack de vingt-quatre, en plus ! J'espère qu'elle en boit quand je suis absent.

-  En fait je veux bien du chocolat.

-  Tu pouvais pas le dire quand je te l'ai demandé ?

-  Quand tu me l'as demandé, j'en voulais pas. Là j'ai envie. On n'a pas le droit de changer d'avis ?

-  Si, mais on a aussi le droit de le faire quand je suis debout.

On n'a pas le droit de changer d'avis, c'est quoi cette question pourrie ? Ça commence à sentir la mauvaise foi, la victimisation et les accusations gratuites. Qu'est-ce qu'elle va me sortir encore comme pirouette ? Purée de merde, mais qu'ai-je fait pour mériter ça ?

-  Moi je ne me remarierais pas, parce que je sais que je serais plus heureuse seule. Mais toi, je sais que tu serais plus heureux en te remariant. Et tu as raison, je te demande de te remarier quand je serai morte. Tu n'as pas le droit de ne pas le faire.

-  Alors toi tu n'as pas le droit de mourir avant d'avoir quatre-vingts ans.

-  Soixante-dix.

-  Quatre-vingts.

-  Je vais me coucher, tu me rejoins ?

-  J'arrive…

Et voilà, tout ça pour ça. Je sais que ça va cogiter dur, que chacune de mes réponses va être analysée à froid, passée au révélateur de la nuit porteuse de conseils, je sais que tout ce que j'ai dit ce soir sera retenu contre moi et utilisé comme arme d'attaque bien plus tard.

En attendant c'est encore une partie qu'elle ne terminera pas. Comme par hasard, encore une partie que je gagnais.

Bon, fais voir son chevalet, qu'est-ce qu'elle avait comme jeu ? VOITURE, scrabble qu'elle aurait pu placer sur le compte triple… si je ne lui avais pas pris la place avec mon SOLEX. Bon, ça me rassure, je comprends mieux ce qu'elle avait à me reprocher et pourquoi elle était contrariée.

J'ai pas à m'en vouloir, elle n'aurait sûrement pas pu mettre son mot même si je lui avais laissé la place : elle n'a jamais su faire un créneau.

 

 

 

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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 14:45


Ecrit pour un concours dont je ne me souviens plus du thème ni de ce qu'il y avait à gagner. Mais je me rappelle parfaitement avoir été hors-sujet et avoir perdu.

 

 

 

Je m’appelle Laura Seymour. Je suis une romancière reconnue, mes livres se vendent sans difficulté et certains obtiennent des prix dans des concours organisés par des magazines féminins. Et j’ai tué un homme. Le crime parfait : on a retrouvé le corps, on connaît l’identité de l’assassin, mais on ne m’a jamais soupçonnée.
Mon éditeur est un pauvre type. Un sale macho qui commence à voir d’un mauvais œil le fait que je m’enferme, selon lui, dans un style peu flatteur : le roman à l’eau-de-rose. Il me serine sur mes héroïnes déçues par les hommes ou plutôt, à en croire son jugement exempt de tout propos sexiste (n'en doutons pas…), par des caricatures d’hommes. Bien sûr, à la fin elles découvrent le Grand Amour, le type à dix contre un, mais nanti d’une beauté intérieure aussi avantageuse que son physique, si on y regarde bien. Et le bellâtre du début, celui qui jouait la sérénade sous le balcon et promettait monts et merveilles, mais qui se barre avec la première greluche lui montrant ses genoux, ce fieffé crétin là se retrouve le bec dans l’eau avec obligation d’y réfléchir à deux fois le prochain coup.
Je suis parfaitement lucide sur mon œuvre. Je sais combien je joue avec le romanesque, j’ai conscience des attentes de mon lectorat et je ne fais que lui fournir sa came, le petit rail de coke qui lui fera briller les yeux. Je n’ai aucun doute sur le fait que la vraie vie est bien plus cruelle, et aussi bien plus simple, et qu’on s’entiche plus facilement de l’étalon donné favori que du bourricot outsider avec de la beauté à l'intérieur. Mes histoires donnent des leçons de vie, parlent des apparences, de la sincérité, de l’apprentissage de l’amour, et à la lecture de mes romans on estime connaître un peu mieux l’humain et ses travers. On se promet alors qu’on appliquera ces préceptes, car la vie est tellement plus belle lorsqu’elle se déroule comme dans un livre. Mais au final, plutôt que d’aller regarder ce qui brille dans le caillou, on va irrémédiablement chercher à voir comment on pourra s’accommoder du diamant. Personne n’est dupe, tout le monde y trouve son compte mais il faut croire que mon éditeur est un homme d’une rare acuité intellectuelle, puisqu’il estime que je vaux mieux que ça. Il aimerait que je profite de ma notoriété pour me lancer dans le polar. Et pour ça il a eu une idée de génie : raconter les enquêtes d’un privé, un type qui serait un peu alcoolo, un peu mal rasé, un peu bagarreur, et qui tomberait toutes les femmes qui croisent son chemin.
Mon éditeur est donc un crétin d'eau douce, mais il ne m’a pas vraiment laissé le choix, arguant du fait qu’il en allait de la renommée de la maison d’édition. J’ai donc fini par céder à son baratin et me suis lancée dans l’écriture d’un polar.

S’il m’était assez confortable de me glisser dans la peau des héroïnes de mes précédents romans, j’ai eu en revanche toutes les difficultés du monde à faire vivre mon détective. Autant je pouvais aisément m’identifier à la nunuche qui couche le premier soir et n’entend plus parler du play-boy dès le lendemain matin, autant j’endossais difficilement la panoplie du parfait macho saoulard et qui se veut spirituel dès qu’il ouvre la bouche. Alors pour tenter d’évoluer dans des eaux moins troubles, j’ai brossé le portrait-robot de l’indéfectible Casanova de mes précédentes histoires et lui ai adjoint l’intelligence, l’impertinence et la répartie de mes habituelles héroïnes. J’obtins un type avec la classe naturelle d’un Georges Clooney, le charisme impertinent et la descente de Charles Bukowski, le corps d’Iggy Pop et aussi spirituel que Woody Allen. Je venais ni plus ni moins de réinventer James Bond. Un homme comme on les aime, qui déclenche des gloussements flattés chez les femmes à qui il pince les fesses et provoque des crises aiguës d'apoplexie quand il s'allume un cigarillo. J'en fus même reconnaissante à cet idiot d'éditeur de m'avoir permis cet exercice de style qui sortait de mes caricatures de pétasses.
Je prêtai à mon héros des accessoires tels qu'un appartement sur Broadway, un Beretta planqué dans le tiroir, un borsalino sombre et une mère au téléphone. Je le baptisai Lew Brockman, parce qu'un détective s'appelle Lew ou Jon, et parce que Brockman est un nom qui fait brun ténébreux. Et je lui confiai une enquête avec mari disparu et femme éplorée.

Bien sûr, la veuve (on avait rapidement retrouvé Paul Rutherford, le mari disparu, à l'arrière d'une Pontiac, une balle logée entre les omoplates) s'était très vite retrouvée dans le lit du détective. Je pris un délicieux plaisir à décrire la scène d'amour, avec au programme orgasmes multiples, corps à corps langoureux, mots doux glissés à l'oreille et cigarette de l'après, partagée sur le balcon. Le Lew était entré dans la bergerie et les brebis allaient se jeter dans sa gueule grande ouverte avec l'énergie du désespoir.
Ce fut ensuite Angela, la tenancière d'un boxon sur la cinquième et dont le macchabée était client, qui tomba sous les charmes de mon détective. Puis ce fut au tour d'une mystérieuse héroïnomane de connaître la couche de Brockman. Il découvrit un peu plut tard qu'elle n'était autre que la fille en première noce de Madame veuve Rutherford. Après qu'il a eu donné du poing avec le dealer de la junkie, débarqua une dénommée Lisa, serveuse dans un club obscur, et qui ne put résister aux charmes de mon héros. Mais je crois que c'est lorsqu'intervint Marion, la maîtresse, que je compris que j'étais jalouse de toutes ces femmes.

J'avais beau retourner le problème dans tous les sens et faire connaître à Lew son premier camouflet (une biture au bourbon qui l'amena à faire du grabuge dans la rue et à se faire coffrer deux jours par ce salopard d'agent Vince Conelly pour barouf caractérisé), le fait est que j'étais tombée amoureuse de mon gaillard. Et cela n'avait rien à voir avec la passion qui peut classiquement unir un artiste à son œuvre. Non, j'étais face à l'amour le plus évident qu'une femme puisse éprouver pour un homme. Des papillons voletaient dans mon ventre dès que je pensais à lui (donc tout le temps), une myriade de poignards se plantaient dans mon cœur s'il regardait une autre fille (donc tout le temps), les larmes inondaient mon lit lorsqu'il n'y était pas. Donc tout le temps. Aucun homme n'avait suscité chez moi autant de sentiments extrêmes, et il avait beau souffrir de tous les défauts dont je l'affublais, force était de constater que j'en étais raide dingue. J'étais devenue malgré moi une de mes héroïnes guimauves qui s'amourachent pour un sourire carnassier. A la différence près que je jouissais du pouvoir fantasmé de modeler mon Apollon comme bon me semblait. Il ne tenait qu'à moi de susciter chez lui la réciprocité des sentiments. Lew allait tomber amoureux de moi car j'en avais décidé ainsi.

Je lui collai donc Marion dans les pattes, ou plutôt dans les bras. Marion avait été la maîtresse officielle de Rutherford. Rien de passionnel bien sûr, pas plus qu'elle n'était intéressée par son argent, mais elle entretenait avec lui une relation durable pour des raisons que Lew allait s'appliquer à découvrir dans les dernières pages. De toute évidence, cette femme était mon alter-ego. Je l'avais façonnée à mon image, ou tout du moins à l'image que je me faisais de moi, en toute objectivité : sensuelle, fatale, et dotée d'une force intérieure qui masquait une trop grande sensiblerie affective.
Elle ne succomba pas immédiatement aux charmes de Lew. En tous cas, elle n'en montra rien. Mais parallèlement à ses manœuvres d'approche, l'enquête de Lew avançait. Et plus il en découvrait sur la vie de la jeune femme, plus il avait la certitude qu'elle avait dû traîner près d'une Pontiac avec une arme à feu à la main. Et plus il la désignait comme coupable, plus il en devenait amoureux.
De mon côté, je découvrais la sensibilité de Lew, je m'étonnais de son acuité intellectuelle et je sentais plus que jamais que le double piège se refermait sur moi. Aucun homme n'était jamais parvenu à faire la lumière sur mes zones d'ombre et voilà que ce type était sur le point de confondre Marion et de mettre à nu sa personnalité. De me mettre à nu. Et je craignais l'effeuillage final.
Dès lors, elle et moi devions nous accaparer Lew avant que ce ne soit lui qui nous mette le grappin dessus.

Lew Brockman avait donné rendez-vous à Marion chez lui, dans sa garçonnière. Il avait des choses à mettre au point avec elle, lui avait-il dit au téléphone. Elle se présenta à lui encore plus belle, encore plus fatale que d'habitude. Lew n'eut pas le temps de lui proposer un café que déjà ses lèvres se posaient sur celles de sa nouvelle amante, tandis que sa main experte se jouait de la fermeture éclair de ma robe. Il l'entraîna dans sa chambre et nous fîmes l'amour plusieurs fois, sans relâche, sans échanger un mot. Alors que je reprenais mon souffle, il devint subitement plus grave et entreprit d'aborder le sujet pour lequel il l'avait fait venir. Il n'en eut ni le temps ni le loisir car le corps de Marion décupla subitement, et l'amante devint religieuse.
Je le dévorai tout cru et refermai mon roman en laissant Marion aux mains de la Justice.

Mon éditeur faillit s'étouffer à la lecture du manuscrit. Il me le balança au visage en me hurlant que c'était nullissime, que la fin était bâclée, qu'il ne manquait plus que les petits hommes verts et Godzilla, et que c'était une vision ultra-féministe des relations amoureuses. Curieusement, il n'avait jamais rien trouvé à redire sur la condition de la femme dans mes précédents romans…
Il fut retrouvé quelques jours plus tard dans mon nouveau manuscrit, à l'arrière d'une Pontiac, une balle logée entre les omoplates.

 

 

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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 10:17

 

Encore un ancien texte, écrit pour un concours sur le thème "Jeunesse".

 

 

 

 

 

Ça a commencé comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. J'avais souvent vu faire, mais toujours j'avais fermé ma gueule. Ou alors pour donner dans le faux témoignage, pour balancer des noms, pas les bons. Ça leur a plu, aux deux autres compères, ils m'ont tout de suite trouvé des airs d'accointance. Ils cherchaient un troisième larron, un type sûr, avec lequel perpétrer toutes leurs conneries. L'union fait la farce, en quelque sorte. Et en la matière, on peut dire qu'on a perpétré.
On s'est jamais fait pincer. Y'a souvent eu anguille sous roche, surtout avec les vendeurs à la criée qui nous servent de colocataires, mais on a toujours réussi à passer entre les mailles du filet. Jusqu'à cette fois là…

Quand Marco s'est glissé dans ma chambre, j'étais sous ma couette en train de me tripoter sur un bouquin de fesses, à la lueur de ma lampe-torche. Le halo palissait les visages et les corps, déformait les contours, suggérait d'autres abattis. Il fallait faire un bel effort d'imagination pour y trouver de l'érotisme, mais la teneur de l'excitation résidait plus dans l'interdit de la manœuvre que dans l'esthétique des corps. Marco a dû gauler mes mouvements frénétiques, car il s'est marré quand j'ai émergé de ma planque, les cheveux en bataille et l'œil brillant. J'allais avoir du mal à lui faire croire que je feuilletais un album de timbres.
"Ben alors, sale pervers !", il m'a lancé, bravache. Je lui ai fait un signe de tête en direction du gros Jojo qui pionçait dans le lit voisin. Jojo, c'est un sale fayot, Balance ascendant Vipère, c'est la taupe à la solde des chefs de l'établissement. On a pourtant souvent essayé de lui faire passer le goût de la collaboration - en le tabassant dans les douches à coups de serviettes mouillées sur les reins, par exemple - mais rien n'y fait, faut toujours qu'il ramène sa fraise sur les activités plus ou moins licites de ses camarades. Armand a promis qu'un jour on le crèverait, et connaissant Armand, il se pourrait bien que ce ne soit pas seulement des paroles en l'air. A sa décharge, il a de sérieuses raisons d'en vouloir à l'intégrité physique du gros Jojo : il a été puni à plusieurs reprises par le dirlo, après avoir été dénoncé pour fumette dans sa chambre ou lâcher de boulettes puantes au réfectoire. A chaque fois, de solides éléments accusaient Jojo d'être à l'origine des fuites; sa mine réjouie du bon gros con qui vient de signaler son voisin juif laissant rarement la place au doute. Ce n'était donc plus une dent qu'Armand avait contre lui, mais tout un râtelier.

Marco m'a balancé mes fringues et m'a fait signe de le rejoindre dans le couloir. Juste avant de sortir de la chambre, il a raclé tout ce qu'il avait dans le nez et la gorge, et a balancé un gros glaviot sur les couvertures de mon coloc. La nuit s'annonçait sous les meilleurs auspices.
Dans le couloir, j'ai rejoint Marco et Armand, qui était resté à faire le guet. "La voie est libre, le gardien est devant Columbo", il nous a annoncé. Comme des chats noirs, on a glissé nos ombres le long des murs. En passant devant la loge éteinte du gardien, que seuls quelques flashs cathodiques illuminaient par intermittence, on a perçu les ronflements de celui-ci, à peine recouverts par la voix faussement nigaude de l'inspecteur en imper. C'était déconcertant de facilité de se faire la belle de ce bâtiment, même avec Columbo dans les parages.

Arrivés à l'extérieur, on s'est précipités vers le fond du parc, à la lisière de la forêt. De derrière un bosquet, Armand a mis au jour trois packs de bières. On a liquidé le premier assez rapidement, histoire de se mettre en jambes. Puis on a aligné les cannettes, on a reculé d'un mètre, et on  a pissé dedans. Mais surtout à côté. On commençait à se marrer bêtement, et c'était plutôt bon signe.
Quand on fait le mur, comme ça, on n'a jamais vraiment d'idées précises du programme qui nous attend. Et chaque fois, on finit par errer dans les rues du village, à la recherche de la connerie à faire. On ravage des parterres de fleurs, on renverse les poubelles, on retourne les rétros des bagnoles, on sonne chez les gens et on se barre. Une fois, on a même failli se faire choper. Le propriétaire de la maison venait sûrement de se lever pour pisser, parce que la lumière s'est allumée aussitôt qu'on a pressé la sonnette. On n'a pas vraiment eu le temps de détaler, alors on est allés s'asseoir sagement sur le banc, de l'autre côté de la rue. Le type a surgi de la maison, furax. On a pointé le doigt vers le bout de la rue, et comme on présente plutôt bien, il a suivi nos indications sans sourciller, et s'est mis à courir, en slip, après le spectre d'un fuyard. Qu'est-ce qu'on a pu se marrer.
En général, c'est Marco qui propose un plan. C'est un peu le chef de la bande, il a une autorité naturelle, une âme de leader. Jamais directif, mais toujours ingénieux quand il s'agit d'inventer de nouvelles conneries à faire. Ce soir là, il a proposé d'aller se faire l'échoppe du Père Poissard. C'est l'épicier du coin, il doit avoir dans les 130 ans, et il est plus sénile que Giscard sous Prozac. Et surtout, il est sourd comme un pot fêlé. Le jeu de tout le monde, dans le bled, c'est de pénétrer dans son épicerie en faisant un grand pas sur le côté, pour ne pas marcher sur le paillasson sous lequel est caché le dispositif qui déclenche la sonnette. Du coup il ne nous entend pas entrer, il reste dans sa cuisine dont la porte ouverte donne sur le magasin. Et pendant qu'il s'abrutit devant TF1, on peut tranquillement lui piller ses stocks. On se remplit les poches de sucreries, de bières, de magazines, et on ressort en prenant bien soin de piétiner le tapis. Alors il se radine la gueule enfarinée, en braillant "Voilà voilà, j'arrive !" ; nous on est déjà bien loin. Il se retrouve tout seul dans son magasin, comme un con, à chercher partout son client. Dans le domaine de la franche poilade, on n'a rien inventé de plus efficace.

On s'est donc dirigés vers son épicerie en vidant nos bouteilles. Arrivés à destination, Armand nous a fait signe de patienter. Il est allé s'accroupir devant la boutique, s'est défroqué, et a chié sur le seuil de la porte. Avec Marco, on se tenait les côtes. On avait rarement fait aussi potache dans la connerie. Puis on a balancé nos cannettes dans la vitrine. Les carreaux devaient être aussi anciens que le propriétaire, à mon avis ils ne tenaient debout que par la couche de crasse qui les recouvrait. Ça  a pété comme un jour d'ouverture de la chasse.
A coups de tatanes, on a viré les morceaux de verre qui dépassaient, et on s'est engouffrés dans le magasin. On s'est chargés de bouteilles et de bouquins de cul, et on a détalé sous les hurlements des chiens du quartier. Y'avait intérêt à pas trop traîner, les autochtones ont tendance à sortit le fusil pour tirer à vue dès lors qu'ils se sentent avertis d'un danger par les aboiements de leurs clébards.

On a viré encore quelque temps dans les rues, histoire de prendre la température de la nuit, puis quand on n'a eu plus rien à boire ou à balancer, on a refait le mur dans l'autre sens. On s'est installés sur un banc, dans le parc, et Marco a fait tourner un joint. C'est un des surveillants, converti à la médication par les plantes, qui le fournit. Et là, c'était pas de l'herbe de tonte, qu'il nous a sortie. Du premier choix, ça nous a mis la tête dans tous les sens et le sourire niais sur toute la tronche. Armand a entrepris de nous mimer le Père Poissard réveillé en pleine nuit, qui débarque en pyjama dans son épicerie en braillant "Voilà voilà, j'arrive !", puis qui va se coller les pantoufles dans le cadeau laissé sur le pas de sa porte. Avec Marco, on se serait fait dessus, si on avait encore eu quelque chose à pisser.
Quand on a de nouveau été en état de marcher, on s'est levés et on a réintégré les piaules. C'est là que ça a commencé à merder…

En arrivant dans ma chambre, j'ai trouvé le gros Jojo assis dans son lit. Il était en train d'étudier le glaviot sur sa couette, et il tirait la tronche du mec qui apprécie moyen. En me voyant rentrer en douce, en pleine nuit, il a vite fait le rapprochement. Alors il s'est mis à poser des questions, à parler fort, à bafouiller des conneries. Ça a alerté mes deux potes, qui ont rappliqué dans la chambre et lui ont demandé de fermer son clapet. C'est l'effet inverse qui s'est produit, Jojo a commencé à grouiner comme un cochon qu'on vide de ses tripes. Armand n'a pas cherché à négocier plus longtemps : il s'est saisi de mon oreiller et l'a appliqué sur le visage du porcinet. Il a appuyé jusqu'à ce qu'on ne l'entende plus et qu'il se soit arrêté de gigoter. Marco a tâté son poignet, et d'un hochement de tête il a confirmé notre pressentiment.
Alors on a tous les trois regagné nos lits. On a eu du mal à trouver le sommeil, faut dire qu'on venait de dessouler d'un seul coup.

Le lendemain, il y a eu un peu d'agitation, comme toujours quand on en retrouve un de clamsé. On est pourtant habitués au passage de la Faucheuse. Mais en général, quand elle vient visiter l'un de nous, elle prend soin de s'essuyer les pieds avant d'entrer dans la chambre. Là, les traces de godillots partout autour du lit du macchabée, ça a forcément éveillé la suspicion. Autant que les cannettes qu'on a retrouvées dans le parc, et que les flics ont vite rapprochées de celles découvertes au milieu des débris de verre de la boutique du Père Poissard.
Donc oui, tout ça a causé un peu d'effervescence dans l'établissement, encore plus que les jours de visites des familles.

Juste après le repas, vers 17h30, on était en salle télé devant Questions pour un Champion, quand la surveillante principale est venue nous annoncer qu'on était convoqués, mes deux potes et moi, dans le bureau du dirlo. On n'avait jamais rien dit, mais nos passifs semblaient avoir parlé pour nous.
Les flics étaient là, le dirlo nous a expliqué qu'il avait prévenu nos enfants et qu'on allait être emmenés au poste. J'ai jeté un œil à mes potes, plus que jamais mes complices. Ils en menaient pas large, ça se voyait dans leurs larmes.
Je crois que depuis le temps que je les connais, je les avais jamais vues pleurer, mes deux vieilles carnes.

 

 

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 09:14

 

Le tractopelle conduit par l'indien manœuvra son godet au dessus de la carlingue et déchargea les gens à bord de l'avion dont il manquait un train d'atterrissage suite à un crash imprévu. Puis on referma le toit de l'appareil.
"Nous rappelons aux passagers du vol pour Sartrouville qu'il est interdit de fumer en dehors des passages cloutés ainsi que tout bagage suspect."
Jack Silverslash se foutait des consignes de sécurité, mais d'une force ! Il fumerait s'il en avait envie, et tant pis pour le trou dans la couche d'ozone ! Et si quelqu'un lui dirait ou quoi que ce soit, pshiooou, il le tuerait avec son laser vénéneux. L'avion décolla sans risque et personne n'aurait pu s'imaginer la suite qui arrivait, même pas quelqu'un d'intelligent ou un gendarme de la Police.
"Ladies and gentleman, we all live in a yellow submarine obladi oblada of the world, check !", dit le commandant de bord lorsqu'ils passèrent au dessus du volcan en érection. Il y avait de la lave en fusion chaude plein le pare-brise mais heureusement que soudain le commandant de bord avait mis les essuie-glaces. Côté passagers, ça allait. Jack Silverslash fumait une cigarette d'une main et regadait par le hublot de l'autre.
A un moment donné, il se douta du danger et le hublot aussi, qui lui indiqua qu'un bateau pirate volait à leurs côtés. C'était le navire du terrible Jambe-de-bois-n'a-qu'un-œil, un méchant vraiment balèze qui semait la terreur partout où il passait et de Navarre. Le sang de Jack Silverslash ne fit qu'un tour et il fonça aux cabinets pour enfiler son costume de justicier et se transformer en redoutable Slash Silver ! Slash Silver, le héros très connu par tout le monde et même les gens qui n'en ont jamais entendu parler savent qui est Slash Silver. Alors que Slash Silver sortait des cabinets,  le père de Théolasque l'appelit pour venir manger mais il fit comme si valait mieux être sourd que d'entendre ça et quand Slash
Silver revint dans l'habitacle, tout le monde était mort et c'était pas à cause de l'espérance de vie car même les enfants, et ça c'est vraiment nul. Le terrible pirate tira des boulets de canon sur Slash Silver en visant exprès les yeux. Mais notre héros avait plus d'un tour dans son sac et il ne se laissa pas impressionner et alors il arrêta tous les boulets avec ses poings.
"Va te laver les mains ! ", hurla le père de Théolasque de par les escaliers, et Slash Silver retourna aux cabinets pour se laver les mains à cause des salissures de suie. Comme il avait balancé tous ses boulets de canon au coup d'avant (et pour rien, en plus !), le terrible Jambe-de-bois-n'a-qu'un-œil prit la résolution d'avoir soudainement une idée : il allait balancer dans l'avion des poissons empoissonniés ! "Ouais, trop cool !" dit Slash Silver en voyant arriver les poissons, et il faillut croquer dedans mais au dernier moment il se ravisa et se dit qu'à tous les coups ils étaient empoissonniés car c'était quand même bizarre que son ennemi numéro un lui balance de la bouffe, et effectivement. Le terrible Jambe-de-bois-n'a-qu'un-œil était fou d'orage et il hurla à son lieutenant le chevalier blond d'aller lui chercher son sabre laser wi-fi qui était rangé dans la malle aux armes dans la cache aux armes, ainsi qu'une corde pour pouvoir donner lasso. Alors il s'en empoigna et partit illico à l'abordage de l'avion. Slash Silver allait-il mourir comme les enfants ou bien allait-il gagner comme à tous les coups ?
"Théolasque, tu descends ou c'est moi qui vais te chercher, et crois-moi que ça risque de pas être du gâteau pour ton matricule !"
- J'arrive !", répondit Slash Silver qui mentait.
D'un coup de dague de poignard, il brandit son arme et coupa la main de son ennemi. Puis il pourfendit son cheval qui, au fait, était là aussi. Alors après il donna un grand coup de poing dans la tête de Jambe-de-bois-n'a-qu'un-œil-et-qu'une-main-aussi qui se dégringola la margoulette par-dessus bord et tomba dans le volcan de magma que l'avion n'avait pas quitté des yeux. "Ahhhhh !", hurla-t-il à travers les ténèbres, et c'en était sûrement fini pour son compte. Slash Silver eut à peine le temps d'être content qu'il entendit des pas dans l'escalier, et comme si ça ne suffisait pas, lorsqu'il se retourna il vit, God Damn !, que les autres pirates du lot avaient zigouillé le shérif qui pilotait l'avion. Alors Slash Silver eut une idée de génie : il prit le micro de l'hôtesse de l'air et imita sa voix pour faire diversion : "Les pirates et autres contrevenants sont priés à la voiture-bar". Alors les méchants (le chevalier blond, le pilote de la voiture de courses avec le numéro 23 sur le casque et le chef des pompiers) allèrent s'asseoir à la première rangée et commandèrent une consommation à base de cocktail. Slash Silver avait bazardé tous les morts dehors pour faire de la place et aussi pour pas que les méchants se doutent car sinon ils se seraient douté. Ça avait marché ! Et taratata, Slash Silver égorgea un méchant dans le dos (un de moins !), et tshiouu tshiouu, Slash Silver tira une rafale de fusil de l'espace dans le deuxième méchant (un de moins !), et shlak shlak shlak, Slash Silver jeta un boulet de canon en plein dans le cœur du troisième méchant qui se doutait de rien comme prévu (un de moins !). Puis ils se jetèrent dans le volcan car ils en avaient assez vu de la colère de Slash Silver avant qu'il se fâche pour de bon, et les pas se rapprochaient dans le couloir, et les méchants furent cramés comme des andouillettes farcies.
L'avion commençait à sérieusement à piquer du nez et il risquait de s'écrasher d'un moment ou d'un autre. Il n'y avait plus une minute à perdre en temps inutile, il fallait à tout prix que Slash Silver fasse atterrir l'appareil de toute urgence ou sinon c'est toute la Terre qui risquait d'être compromise ! N'écoutant que son courage à deux mains, il prit les manettes de l'avion et en moins de deux secondes qu'il ne faut pour le dire, il apprit à piloter. Il parvint à poser l'avion sans en découdre, malgré les risques qu'il avait transpirés quand même. Les passagers de l'avion furent ressucités et il fut accueilli par les applaudissements de tous les autres personnages et par un coup de pied au cul du père de Théolasque.
"T'es sourd comme une taupe, ça fait trois fois que je te demande de venir manger !". Slash Silver cacha ses larmes lorsque la princesse vint lui donner un baiser d'amour, mais il n'était pas sûr de pouvoir faire l'amour avec elle car il avait mal aux fesses, faut dire que c'était du 43.

Le père de Théolasque fut retrouvé mort dans la cuisine, le dos criblé de petits pois.
Fallait pas énerver Slash Silver quand il sauve le monde.

 

 

 

 

 

 

 

jacques flash

 

ndla : et environ deux semaines après avoir écrit ce texte, je tombe nez à nez avec le hasard, mais en était-ce vraiment ? Sur une brocante, j'achète un Pif Parade Aventure, par nostalgie ou autre, allez savoir, toujours est-il que c'était le n°1, datant de 77 et qu'en le dévorant le soir en cachette sous mes draps, je découvre un personnage nommé... Jacques Flash. Je suis à peu près sûr de n'avoir jamais entendu parler de ce débile, j'étais pas très fan de Pif Parade Aventure (et je sais même pas si ça existait à mon époque) et puis un type avec un prénom aussi naze, même pas bel homme et avec des pouvoirs tout pourris, ben sûr que je m'en souviendrais ! Alors quid, hasard ou pas ?

 

 

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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 18:03

 

 




  Le curé s'éponge le front avec un immense mouchoir large comme un demi-drap, et qui a certainement été blanc dans sa vie antérieure de demi-drap, avant qu'il ne serve indifféremment de serviette de table, de chamois à astiquer les cuivres ou encore de chiffon à dégraisser la chaîne de vélo. Il contemple l'auréole laissée sur le tissu. "Je suis en suaire", glisse-t-il à sa voisine, une bénie oui-oui sans âge et pourtant plus vieille qu'elle n'y paraît, et qui a déjà enterré la moitié du village et baptisé l'autre. Ventripotent, dégarni et rougeaud, il est de ces hommes d'Eglise qui n'a pas laissé la déconne en consigne au tabernacle, et qui a su ramener les brebis égarées au sein du troupeau des moutons. Alors oui, il a un certain penchant pour le Côtes-du-Rhône coupé au vin de messe, pour le pince-fesse-mathieu et pour le blasphème haut en couleurs, mais le plus grand nombre lui pardonne ses écarts et lui confie ses morts avec la certitude qu'ils passeront l'éternité au chaud, dans un paradis où on peut croquer la pomme à pleines dents et avec les coudes sur la table.
  Derrière lui, le cortège transpire, souffle et échange des considérations atmosphériques sur la canicule de cette fin de printemps, et si c'est pas malheureux une météo détraquée pareille, et y'a plus de saisons, et que fait la police ? Ceux placés juste derrière le corbillard s'amusent de constater que la fumée crapotée par le pot d'échappement leur offre un peu d'air frais, bien que ça pique un peu les yeux. Ça tombe bien, on est là pour pleurer.
  Les hommes ont desserré le nœud de la cravate et portent leur veste pliée sur l'avant-bras, les femmes s'éventent avec le programme des offices qu'elles ont piqué à la sortie de l'église, et espèrent le moment où elles pourront retirer leurs escarpins.

  Autour de la sépulture, chacun se demande ce qu'il fait là. Non pas qu'ils l'ignorent, ils savent qu'ils ne sont pas dans ce cimetière par hasard, parce qu'ils auraient vu la lumière divine en passant et qu'ils seraient entrés pour vérifier les ampoules. Mais tout le monde pense que c'est pas une saison pour être enterré et que la meilleure place aujourd'hui, c'est celle du mort.
  Accaparés par leur propre sort moite, ils en oublient presque ces deux-là, assis devant le grand trou qui recevra bientôt leur père. Le regard enraciné dans le sol, le visage vide d'expression, ils semblent insensibles au zèle du soleil. On les envierait presque de ne pas se plaindre ; la mort réalise parfois des miracles. Et lorsque les yeux se posent sur eux par inadvertance, ils se détournent aussitôt et vont vaquer à d'autres divagations plus attractives, comme l'étude du crâne du curé qui perle tellement qu'on se demande s'il n'est pas en train de maigrir du cerveau.
  Et comment leur en vouloir, à ces gens, d'aller perdre leur regard dans la sudation liturgique plutôt que dans le voyeurisme mortifère ? Car nul ici n'ignore qu'au moment où on mettra le cercueil dans le trou, on enterrera ces deux-là avec. Alors assister au spectacle du condamné qui attend son exécution, autant compter les mouches qui viennent se coller sur les fleurs artificielles fondues.

  Un vieil homme – il expliquera qu'il a connu le défunt sur les bancs de l'école communale, avant que celui-ci ne monte à Paris – demande qui sont ces deux là.
"Des orphelins.
- Il a été marié ?
- Pas exactement…"


  Paul Rouchon est né au sortir de la Seconde. Ses parents s'étaient connus à l'armistice de la Première. A l'époque on disait "la Deuxième" car on était persuadé qu'il y en aurait une Troisième. Alors on a procréé à la hâte, histoire de reconstituer la future armée. Aujourd'hui qu'on sait qu'il n'y en a pas eu d'autre, on dit "la Seconde". Et on dit "le Baby-boom".
  Comme tous les garçons de cette époque, il a été élevé pour être un homme, un qui n'hésiterait pas à monter au créneau quand ça tournerait chocolat. A aller au front, qu'on disait. Il a connu le travail au champ, la moustache à seize ans, l'amour avec une cousine à dix-huit. L'ambition à vingt.
  Son truc, à Rouchon, c'était de faire marrer le copain. D'amuser la famille. De donner en spectacle au quidam. C'est pour ça qu'à vingt et un ans il a jeté son nécessaire et quelques photos dans une valise et qu'il est monté à la capitale. C'était l'âge d'or du music-hall. L'amusement était le bienvenu, et même si la concurrence était rude, Rouchon se prit rapidement au petit jeu du devant de la scène. Les lumières vous aveuglaient et vous faisaient mouiller la chemise, mais c'était la réaction du public qui vous réchauffait le cœur. Ou vous glaçait le sang.
  Rouchon comprit assez rapidement que pour sortir du lot il lui fallait oublier le divertissant de l'imitation du Général ou la gouaillerie sur le Führer. Et alors ses numéros prirent de la profondeur. Il y ajouta de la musique, de la danse, de la poésie.

"Il en était ?
- Non, c'est pas obligatoire. Même à Paris. Qu'est-ce qu'il fait chaud… "

  Rouchon prit un pseudonyme plus exotique, un nom qui résonnait balkanique. Polska ou Rouchovic, qui s'en souvient ? Il grimpa rapidement en tête d'affiche et commença à remplir les salles sous son nom. Polska ou Rouchovic, c'est le passé. Il se mit à tutoyer des pontes, à se faire flatter le jabot. Et comme tout provincial qui réussit à Paris, il se mit à fréquenter les marlous du moment. Et à se piquer au jeu.
  Et c'est après avoir plumé un pigeon qu'il se fit régler une dette de façon pas banale. On aurait pu penser qu'il s'en retrouverait bien encombré, mais lui il avait déjà vu bien plus loin. Il savait qu'il commençait à décliner : il avait la gambette moins légère, le sourire moins bucolique et le litron facile. Alors ces deux-là, qu'on lui offrait sur un plateau et qui déboulaient dans sa vie, y'avait plutôt intérêt à sauter sur l'occasion, vu que le larron était déjà fait. Il a donc remplacé son nom sur l'affiche par le leur, "Vlad et Dzana", un cliché du genre, et les a poussés sur le devant de la scène. Lui, il œuvrait dans l'ombre, à la musique, à la chorégraphie, aux costumes, au cacheton. C'est lui qui tirait les ficelles.
  Fallait les voir, ces deux-là, quand elle soulevait son jupon ou qu'il faisait rouler son chapeau sur son bras. Et quand elle le giflait et qu'il tombait sur les fesses, patatra, et le public en redemandait, et les gosses se poilaient, et puis la musique ralentissait et parfois les larmes frisaient le coin de l'œil. Y'avait pas meilleurs complices, c'était devenu un sacré duo. Du haut, Rouchon regardait tout ça. Il savait qu'il n'existait plus vraiment, pour le public, mais il mesurait combien il était l'artisan de ce succès et de la réussite de ces deux là.
  Néanmoins, la complicité qu'il avait quant à lui avec la boutanche empêchait tout ménage à trois à quatre. Rouchon siphonnait plus qu'une baignoire dans un problème de maths et il avait constamment les dents du fond en crue. Ça s'en ressentait sur ces deux-là : leurs danses devenaient désordonnées, ils s'emmêlaient les crayons et quand ils faisaient encore marrer, c'était malgré eux. Rouchon avait fini par se faire jeter de tous ses lieux habituels, les cabarets comme les bistrots. Fin de carrière dans les couloirs du métro. Terminus, tout le monde descend, mais lui plus que les autres…
  On l'a retrouvé un matin en train de se faire renifler par les rats, raide comme la justice coréenne, et avec ces deux-là blottis l'un contre l'autre entre ses bras. Et aujourd'hui on profite qu'il est mort pour l'enterrer.

"C'est pas bien drôle, tout ça…
- Sûr, on a connu plus fendard…"
Le curé annone quelques dernières broutilles, et on fait descendre Rouchon au fond du trou, encore plus bas qu'il ne l'était. Puis une femme balance les deux-là sur le cercueil. On entend le choc du bois sur le couvercle, les ficelles s'emmêlent, les pantins rejoignent le marionnettiste. Le duo reconstitué une dernière fois, on le recouvre de terre.
 

 

  Au loin, un éclair électrise l'atmosphère. Si tout va bien, ce soir on ne devrait pas avoir besoin d'arroser les fleurs artificielles.

 

 

 

 

 


ces-deux-la-apercu.JPGImmense merci à l'artiste qui ne s'ignore pas tant que ça, et qui m'a fait l'honneur d'illustrer ce texte.

Cliquez sur  la vignette pour voir le dessin entier.

 

 

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 21:43

 

 

 

Il souligna ses yeux d'un peu de blanc, ajusta son chapeau pour qu'il ait l'air parfaitement désordonné et ébouriffa une fois de plus les deux touffes de cheveux frisés qui débordaient au dessus de ses oreilles. Il sourit au miroir qui lui renvoya l'image d'un clown de cirque minable qui sillonne la campagne. Cette nuit, il troquerait son costume rigolo contre sa panoplie de voleur de poules, demain il conduirait un camion derrière lequel seront attelées trois remorques et après-demain il irait coller des affiches dans un autre village, pour avertir les ploucs qu'ils auront droit à trois séances de leur divertissement annuel. Mais pour l'heure, il était le rigolo de la soirée et il se savait attendu. Pas autant que les lions, certes, mais suffisamment pour que cette pensée l'incite à porter machinalement la main sur la bouteille de whisky qui traînait allongée sur la coiffeuse. L'alcool lui arracha la gorge, il toussa et reprit une rasade pour apaiser la brûlure. Il posa la main vers son cœur et sentit le remous qui lui assura la présence de la poche d'eau sous sa veste. Puis il tendit l'oreille et perçut les notes de la Chevauchée des Walkyries. L'orchestre entamait le prélude, il estima qu'il lui restait un peu plus de deux minutes avant son entrée en scène. Il se leva, attrapa son nez rouge sur la tablette et le mit au fond de sa poche, puis jeta un ultime coup d'œil au miroir. Celui-ci lui confirma qu'il était bien le clown d'un cirque minable qui sillonnait la campagne. C'est le miroir qui le disait, lui il savait qu'il valait bien mieux que sa sixième place sur le programme de la soirée. Les soirs de bon whisky, il lui prenait de rêver qu'il était le clou du spectacle, que les lumières s'éteignaient sur lui et qu'il disparaissait sous les ovations du public. Un commis, d'office, qui tenait le rôle de palefrenier, ouvrit la porte de sa caravane.
- Ça va être à toi, le clown !
- J'arrive...
Ignorant le clin d'œil que lui adressa la bouteille, il sortit un sifflet à roulette de sa poche et s'adonna à son rituel d'avant l'entrée en scène en sifflant un coup long, un court et à nouveau un long, puis il sauta hors de la caravane. Il longea le chapiteau et s'arrêta pour écarter un pan de la toile. Le public était en nombre, les péquenauds étaient de sortie du dimanche, un jeudi. Le commis lui apporta son poney, il le chevaucha, porta la main à son cœur et se rassura une nouvelle fois en y sentant le remous de la poche d'eau. L'orchestre jouait le final et il se concentra sur ses ultimes notes qu'il appréciait autant qu'il les redoutait. Il entendit le roulement de tambour, apprécia le court silence qui précédait le coup de cymbales et se laissa galvaniser par les applaudissements qui accompagnaient la sortie de piste des chevaux. L'écuyer passa à côté de lui en trottinant et lui lança un "A toi de jouer, le clown !". C'était son tour.

Son entrée sur la piste, il l'avait soigneusement établie en fonction du numéro qui le précédait : alors que les chevaux venaient de terminer leur show majestueux, il se présentait au public à califourchon sur un poney qu'il chevauchait à l'envers. Le poney trottina autour de la piste, au plus près des enfants installés traditionnellement aux premiers rangs, et se dirigea vers la sortie. Juste avant que l'animal ne quitte la scène, le clown se projeta en avant et s'écrasa face contre terre sur le sable. Quelques timides applaudissements et un ricanement saluèrent son premier effet comique. Il se redressa et tandis qu'il époussetait sa veste, le poney revint derrière lui pour lui asséner un coup de tête dans le postérieur. Le clown s'étala à nouveau de tout son long et le visage dans le sable, il attendit la réaction du public avant de se relever. Il ne perçut qu'un silence inhabituel, mais conscient de la difficulté à faire rire d'entrée, il ne prit pas ombrage de ce mutisme et se releva. Il frotta son visage en criant des "aïe aïe aïe" stridents et, par un tour de passe-passe qu'il savait maîtrisé, il enfila son nez rouge discrètement. Puis il découvrit son visage au public et dans un geste très théâtral, écarta les bras pour se présenter. En réponse du public, aucune réaction.
Aucune réaction non plus lorsqu'il laissa tomber sur sa tête les trois pommes avec lesquelles il jonglait. Il s'arrêta un instant et observa le public. Tous les yeux étaient pourtant braqués sur lui, certains se démanchaient même le cou pour mieux le voir. Il s'approcha d'un enfant et lui demanda de respirer la fleur en plastique accrochée à sa boutonnière. Les lèvres de l'enfant tremblaient, il semblait chercher du regard l'aide de ses parents installés un peu plus loin mais n'obtint comme réponse qu'un hochement de tête mal assuré de la part de son père. Alors il regarda le clown tristement et s'exécuta timidement. Ce dernier éclata d'un rire aigu lorsque le visage du gosse se retrouva aspergé d'eau. Le gamin se mit à sangloter silencieusement et partit rejoindre ses parents en reniflant.

Il commençait à être désemparé. Il savait qu'il lui suffisait de déclencher les premiers rires pour que tout s'enchaîne alors et que l'hilarité s'installe automatiquement, mais ce premier rire ne venait pas et il commençait à épuiser la liste de ses meilleurs numéros. Il se dirigea vers sa malle disposée au milieu de la piste. Il sentait tous les regards sur lui, comme autant de poignards lancés dans son dos. Dans sa malle, il prit sa tarte à la crème et repartit affronter son public. Il s'avança vers le premier rang maladroitement, tentant de dissimuler ses tremblements derrière une façade de gestes exagérément maladroits, ridicules. Au fur et à mesure qu'il s'approchait des sièges, à la recherche d'un complice de circonstance, les gens se reculaient, détournaient les yeux, certains se levaient et quittaient le chapiteau. De dépit, il porta son choix sur un homme immobile, qui tentait de garder une posture stoïque malgré son inquiétude, comme en témoignaient ses œillades en coin. Alors qu'il allait se jeter sur lui en s'empêtrant les pieds, et s'écraser le visage dans sa propre tarte, l'homme devança son geste en se levant, et le gifla. Il resta figé un instant et observa l'homme qui s'était rassis. Celui-ci avait repris sa posture immobile et regardait droit devant lui. Puis il étudia le public, d'où il lui avait semblé entendre un ricanement : tous les yeux convergeaient vers le centre de la piste, là où il était censé se tenir. Alors, d'une démarche fantomatique, il retourna à sa place. Il se plaça à nouveau face à son public et affronta tous ces regards impassibles. Sa joue le brûlait, son oreille droite sifflait encore et le silence lui perçait la gauche.
Est-ce par pudeur ou par dépit qu'il se balança sa tarte au visage ? La réaction ne se fit pas attendre, toujours la même : aucune. La crème lui donnait l'avantage de ne plus voir les gens, de ne plus affronter leurs regards. Il resta un long moment prostré ainsi, le visage caché par la crème, attendant que... Que quoi ?
Il s'essuya les yeux, le décor n'avait pas changé : toujours les mêmes regards vides braqués sur lui. Le seul bruit perceptible était celui de sa respiration haletante. Alors il voulut briser ce silence, parler, demander, réveiller peut-être... Il ouvrit la bouche mais comme dans un mauvais rêve, aucun son n'en sortit. Réunissant toutes ses forces autant que sa colère, il poussa un long hurlement qui recouvrit le silence. Il entendit enfin de l'agitation, mais dans son dos. Tandis que l'orchestre se mit à jouer le final, il perçut derrière lui des chuchotements nerveux, le reste de la troupe semblait disposé à organiser la fin du numéro... Le public restait toujours aussi coi, en revanche. Alors il sortit son sifflet et s'époumona sur la roulette. Lorsqu'il entendit des pas se précipiter sur lui, il se mit à courir, en sifflant de plus belle, narguant ses poursuivants. Deux types le rattrapèrent pourtant et le plaquèrent au sol. Un troisième se jeta sur son dos, le maintint au sol d'une pression du genou dans les côtes, puis lui écrasa le visage dans le sable pour que cesse le tintamarre. Le type finit par lui couper le sifflet lorsque celui-ci vint se coincer dans sa gorge. Le numéro était fini.

Malgré sa suffocation, il perçut les applaudissements qui commençaient à se lever des premiers rangs, ainsi que les rires qui se déclenchaient enfin. Les mains battaient de plus en plus fort en gagnant les rangs suivants, les rires gonflaient et volaient en éclat sous le chapiteau. Dans un dernier effort, il parvint à tourner la tête et put voir un public debout, hilare, au regard pétillant de jovialité. Son propre regard s'embua tandis que l'air se raréfiait dans ses poumons, et lorsqu'il poussa son dernier souffle sous la plus belle ovation du public qu'il n'ait jamais reçue, il ne put s'empêcher de réprimer un sourire de fierté.

 


 

 

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 00:01

 

 

(le début de la discussion est par ici)



Le lendemain matin, ils arrivèrent devant le chêne avec une heure d'avance sur l'horaire. Le soleil semblait se résoudre à l'automne et serait sûrement moins impertinent que les jours précédents. Le vieux cala son coin dans l'encoche du chêne, qui se marra. Ça le chatouillait, expliqua-t-il. Le vieux père pris la résolution de l'ignorer et entreprit le tronc sans broncher. Le chêne, en revanche, semblait plus loquace, alternant ricanement nerveux et jérémiades exagérées.
"Bon, arrêtez maintenant !". Le vieux posa sa hache, cracha en l'air en représailles au ciel et de dépit, s'assit sur l'humus et caressa machinalement la tête de son chien.
- Alors donc, vous parlez ?
- Oui, et ?
- Et ça me désoblige à la tâche. C'est pas rien, un arbre qui parle, faut me comprendre aussi.
- Certainement... Pourtant, tous les arbres vous parlent quand vous leur tapez dans les genoux.
- Foutu chêne en bois d'menteur, j'ai jamais entendu un arbre me parler. Ou alors il parle en arbre, pas en humain.
- Exactement ! Et vous, vous n'avez jamais pris la peine de chercher à les comprendre. Vous ne les comprenez pas lorsque leurs feuilles chantent leur joie, agitées par le vent. Vous parlez seulement de bruissement. Vous ne les comprenez pas lorsqu'ils pleurent leur peine en tombant, vaincus par vos coups de hache. Vous dites qu'ils craquent. Lorsque les meubles vous saluent, vous dites qu'ils travaillent. Lorsque le parquet vous fait remarquer que vous avez grossi, vous dites qu'il grince. Et lorsque les bûches crient leur douleur dans votre cheminée, vous dites qu'elles crépitent.
- Alors pourquoi vous vous contentez pas de faire comme eux ? Ça m'allait bien, à moi !
- Parce que moi je suis encore plus vieux que vous, j'ai appris votre langage car je vous ai écouté. J'ai écouté les promeneurs, les chasseurs. J'ai même écouté votre chien. Ouah ouah ?, interrogea-t-il en direction de l'animal.
- Ouah, répondit Clébard en se relevant, tout surpris qu'on lui demande son avis.
Le vieil homme regarda son chien de travers, se sentant trahi par son seul ami.
- Vous parlez aussi avec les autres animaux de la forêt ?
- Les animaux ne parlent pas, ce sont les arbres qui sont ventriloques. Vous voulez entendre mon brame du cerf ?
- Pas envie. Ça fait des années que je ne parle qu'à mon chien, et il n'avait jamais osé me dire que j'étais zinzin. Je vous remercie pas de me l'apprendre maintenant...
- Je ne voulais pas vous faire de peine.
- Ben c'est raté, fallait y penser avant de m'adresser la parole. Laissez-moi, maintenant, je suis un vieillard, vous n'aviez pas le droit de me parler, j'ai pas mérité ça.
Il ramassa sa besace et reprit le chemin de sa maison. Il entendit japper son chien.
- Arrête de palabrer dans mon dos, lança-t-il sans se retourner.
- A demain, salua l'arbre.

Le lendemain, et les lendemains d'après, le vieux revint discuter avec l'arbre. Il négocia de la part de celui-ci qu'il lui indiquât les arbres morts ou très malades, afin de lui éviter d'en passer par la hache pour constituer son stock de bois. Il lui apprit qu'il avait fini par oublier son propre prénom, à force de ne pas l'entendre. Il lui expliqua d'ailleurs la sottise des gens, qui l'appelaient "père Chemin", lui qui n'avait jamais eu d'enfants. Il y avait bien eu la Chantal, au début, mais c'était au début. Il lui raconta les hivers rigoureux, la canicule de 76, la guerre qu'est moche, l'eau qui n'avait plus le goût d'avant...
Il se fit traduire les "ouah" de son chien; il apprit que lui aussi avait l'air con, avec sa casquette. L'arbre ne se prononça pas sur ce point. Il préféra lui parler des gens qui lui pissaient dessus, lui gravaient des cœurs sur l'écorce, des gamins qui lui arrachaient les branches les plus basses pour faire un duel à l'épée. Il parlait de ses semblables qu'il voyait tomber à côté de lui, qui finissaient poteau de but sur un terrain de foot ou bilboquet poussiéreux. Ou bien brûlaient dans la cheminée d'un quelconque vieillard. Il lui dit pour l'air qui n'avait plus la même odeur qu'avant, pour les tempêtes qui n'avaient réussi qu'à le faire ployer, pour les blagues qu'il faisait aux animaux.
Ils discutaient ainsi des heures, s'échangeaient des banalités de vieillards, philosophaient sur la météo, la nature inhumaine. Parlaient de tout, et pas mal de rien.

Lorsqu'on retrouva le corps du père Chemin et celui de son chien avec un bonnet sur la tête, au printemps, à la fonte des neiges du rude hiver, le bruissement des feuilles était plus fort que jamais malgré l'absence de vent. Les chasseurs, qui ont le vin mauvais, racontèrent que le vieux était devenu zinzin, qu'ils l'avaient surpris à parler aux arbres. On débita le vieux chêne pourri, au pied duquel on avait retrouvé son corps, et on lui bricola quatre planches entre lesquelles on balança son corps et celui du chien.
Le père Chemin a le cercueil le plus sommaire du cimetière; c'est aussi lui qui a le plus bruyant.




Fin

 

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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 21:57

 

 

 

Le père Chemin sortit de la maison en charentaises et scruta le ciel que le soleil tardait à éclairer. Il faut avouer que la chaleur de ces derniers jours n'incitait pas à se lever et le soleil, bien qu'en majeure partie responsable de cet été indien, ne dérogeait pas à la règle de la grasse matinée. "J'lui donne pas longtemps à vivre, à c'fainéant...", marmonna l'ancien, "si l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, le sien est en viager". Puis il retourna à l'intérieur et retira la casserole du feu. Tout en établissant à voix haute le bulletin météo de la journée, il versa le café dans son bol et comme chaque jour que Dieu tardait à lui enlever, il beurra trois tartines qu'il aligna à côté de son bol fumant. Comme chaque matin, il se brûla les lèvres, proféra un juron que lui seul comprenait, et trempa une tartine dans son bol. Il joua un instant avec les yeux que le beurre avait dessinés à la surface, et avala bruyamment son déjeuner. Puis fit une rincette à l'évier et posa le bol sur la tommette. Le claquement du récipient sur le carrelage sonna le réveil de son chien qui quitta ses rêves canins pour venir se tremper les babines dans l'eau de vaisselle. Le vieux Chemin pesta après l'animal qui foutait de l'eau partout sur le sol et sortit chercher ses vêtements sur le fil à linge, râlant conjointement contre la stupidité de son compagnon et contre la chaleur anachronique. "Un maillot de corps en octobre, non mais...", grogna-t-il, "foutu temps détraqué". Il enfila son marcel et rentra se raser au miroir suspendu au dessus de l'évier.
- Tu sais, Clébard, j'crois qu'on va encore avoir du gros soleil, j'ai pas intérêt à oublier les casquettes. Toi t'es heureux, tu peux te promener à poil, on te prendra pas pour un pervers. Remarque bien, j'ai pas besoin de ça pour qu'on me prenne pour un vieux dingo. Pas vrai, Clébard ?
- Ouah, répondit le chien qui n'était pas contrariant.
Le vieux se rinça le visage et mit ses affaires dans sa besace. Puis il quitta la maison, sa hache sur l'épaule et de la mousse à raser sur le lob de l'oreille.

- On va faire la pause des dix heures maintenant, Clébard. Foutu détraqué de soleil, il commence à déjà bien nous assaisonner.
Il sortit un kil de blanc de sa besace, retira le bouchon avec les dents et se servit un verre. Puis il en versa dans le bol du chien, qu'il coupa avec de l'eau. Deux tartines de rillettes et trois verres de blanc plus tard, il se leva et reprit sa hache.
- On y retourne, Clébard. S'agirait qu'on soit rentré avant midi, si on veut pas cramer ici bas.
Il inspecta les arbres alentour et porta son choix sur un chêne de dimension respectable. Il cracha dans ses mains, empoigna le manche de sa hache et la lança contre le tronc. Alors qu'il réarmait son geste, il entendit l'arbre s'écrier "Noooon !".
- Cré vin ! V'là qu'j'entends causer les arbres !
Il reposa son arme et se dirigea vers sa besace. Il vissa sa casquette sur son crâne et en fit de même avec son chien.
- T'as l'air con, comme ça, mon bon Clébard ! Mais l'soleil cogne à c't'heure, et faut bien s'protéger sinon on va dev'nir zinzin. Mais c'que t'as l'air con...
- Ouah, se défendit le chien qui n'avait pas la langue dans sa poche.
Le vieux revint à son ouvrage et cogna de toutes ses forces dans le tronc du chêne. "Aïe !", hurla celui-ci.
- De non, qu'est-ce c'est que c't'histoire ?
- Ouah, tenta d'expliquer le chien.
- V'là que l'pinard a tourné, on dirait bien !
Il retourna à sa besace, se saisit de la bouteille et la renversa sur le sol. Puis il cracha par terre, attrapa le coin et l'enfonça dans l'encoche du tronc. "Hi hi, ça chatouille !", ricana le chêne. Le père Chemin toisa l'arbre et lança :
- Et alors, on fait le mariolle ?
- Plaît-il ?
- On fait l'arbre qui parle, on prend même pas pitié de la santé mentale d'un vieil homme ?
- Je ne comprends pas, c'est vous qui me semblez ne pas prêter attention à un vieil arbre. Vous m'avez balancé votre hache dans le tibia.
Le vieil homme leva les yeux vers le soleil et lui gratifia un regard qu'il venait d'inventer pour l'occasion, plein de colère et de reproches. Il savait la lune responsable des marées mais ne pensait pas le soleil capable de donner la parole aux arbres. Il ramassa sa besace, fila un coup de pied dans la bouteille qui partit valdinguer dans les fougères, siffla son chien et reprit le chemin de la maison. La démarche désabusée, le regard bas, il marmonna des incompréhensions. Le chien n'aurait pas su dire précisément de quoi il retournait, mais il se doutait que tout ce qui était de l'ordre des arbres et du soleil en prenait pour son matricule. Arrivé à sa cabane, il balança sa hache au pied du tas de bois et regarda son chien. "C'que t'as l'air con, mon pauvre Clébard...". Le chien ne broncha pas, il savait que l'après-midi serait long et qu'il allait le passer à avoir l'air con.



A suivre...

 

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 00:01

 

(1ere partie par ci)



Du temps où je le connaissais encore, mon père prenait des cours de danse country à la ville. C'est à la sortie d'un de ses cours que je suis allé le rencontrer, seize ans plus tard. Il n'avait pas vraiment changé, disons que j'avais quitté un père et que je retrouvais un grand-père de deux enfants. Il n'a pas paru plus surpris que ça. Il m'a demandé comment j'allais, j'allais bien. Il allait bien aussi. On est allés prendre un café dans un bar. Je lui ai demandé des nouvelles de ma mère. Elle végétait dans la déprime depuis ma disparition. Je n'en attendais pas autre chose. Elle passait son temps à ruminer, à chercher, à ne pas comprendre. Mais chercher quoi ? Pour comprendre quoi ?
Lui, il ne m'a pas posé de questions, il m'a simplement demandé si j'avais quelqu'un. Je lui ai demandé si ça avait de l'importance. Il a considéré que j'avais donc effectivement quelqu'un.
 -  Une femme ?
 -  Ça a de l'importance ?
Il a admis que non, et que c'était donc un homme. C'est tout. Mon père n'a jamais cherché à juger, ni même à comprendre. Il se contente des faits et les accepte.
Moi, gay ? Pourquoi pas, après tout. Ça expliquerait  bien des choses, non ? Ça impliquerait une certaine logique dans les événements. Alors va pour le fils homo ! Que son fils soit gay, converti ou ennemi public n°1, mon père s'en tamponne, "plus rien n'est étonnant dans la société d'aujourd'hui !". Du moment que ça ne cause pas du raffut  et que ça ne le met pas en retard pour le dîner. Je lui ai demandé de ne pas en parler à la vieille, par pure formalité, car la dernière chose qu'il désirait c'était bien que la mère soit au courant que je l'avais revu. Avant ça, il avait accepté le rendez-vous que je lui avais fixé.

Certains diront que j'ai accumulé les échecs amoureux, d'autres que j'ai profité. A ceux là, je ne peux pas vraiment donner tort. Je n'ai rien calculé, j'ai pris les choses comme elles venaient, et les aie rendues à leurs mères quand je partais. Depuis déjà quelques temps, je suis avec une nana, une "p'tite jeune", diraient les miens. Je les connais. Je n'affirmerais pas que ça pourrait être ma fille, j'ai eu mon compte de gosses. Mais disons simplement qu'on n'a pas fêté nos vingt ans le même jour...
C'est sur internet que j'ai retrouvé Florian. Les jeunes s'affichent sans vergogne, sur des réseaux sociaux, et lui, il affichait son numéro de portable sans retenue. Je l'ai appelé en semaine, pendant les heures de cours. Il a décroché illico, numéro inconnu ou pas. Sale gosse... Il a pris note du rendez-vous, et nous voilà à notre première rencontre.

Je suis arrivé en retard, j'ai pris le temps de les observer de loin. Ils fument tous les deux et ont des looks qui en disent long sur l'éducation qu'on leur a donnée. Je constate, c'est tout. Mais je ne constate pas que du joli. J'entre dans le bar et, à en croire leur soudaine pâleur, ils me reconnaissent aussi sec. Ils attendaient des infos sur leur père, ils ont compris qu'ils allaient en avoir. Je m'installe face à eux et ils me donnent du "bonjour papa". Je ne sais pas si l'idée que c'est la première fois qu'on m'appelle papa leur a traversé l'esprit. Je leur réponds sobrement "salut les gars" et leur commande une autre bière. Je m'en serais bien pris une mais je demande un Perrier, je ne veux pas qu'ils me considèrent comme leur pote.
Le temps que le serveur nous apporte nos consommations dure une éternité et demi. J'imagine que tous les sentiments leur passent par la tête, mais ils sont grands et ont de mon sang qui oxygène leur cerveau, alors ils gardent les règlements de compte pour une autre fois. Car j'imagine qu'ils supputent que cette rencontre est le début de mon retour dans leur vie. S'ils savaient...
On s'échange des banalités, des "comment ça va ?", "vous avez changé", "t'es comme sur les photos", et ils avouent que c'est cool de me revoir. Trop cool, oui. On boit assez rapidement, le temps passé à tremper nos lèvres dans nos verres, on ne le passe pas à les ouvrir pour ne rien se dire d'intéressant. Puis je leur propose le rendez-vous, le même qu'à leur grand-père : sur la place de mon village, en face de l'église, dans cinq jours. Ils y seront à l'heure précise et promettent que leur mère n'en saura rien. Ils me disent au revoir, je pense adieu.

Cette putain de maladie aura mis le temps mais elle aura fini par me faire la peau. Ce soir, je vais prendre mes médicaments, comme chaque soir depuis seize ans. Mais ce soir je ne respecterai pas les doses prescrites par le docteur, je prendrai la boîte entière. Et une bouteille de whisky, un peu pour la frime, mais surtout pour être sûr. Demain, Nathalie retrouvera mon corps et je serai enterré mardi, j'ai pris mes dispositions. Dans cinq jours. Mon père et mes fils vont se retrouver sur la place de mon village, je peux imaginer leur stupéfaction de se rencontrer à cet endroit, à cet instant. Puis le corbillard transportant mon corps arrivera sur la place, un mauvais pressentiment les envahira. A eux trois, ils devraient avoir la présence d'esprit de s'approcher. J'ai demandé à ce que personne ne soit prévenu de mon décès, alors ils seront obligés de demander au curé ou de lire l'avis de décès sur la porte de l'église, je ne sais pas comment ça marche, je n'ai pas l'habitude d'être enterré.
Les jours suivants, ils se renseigneront, ils apprendront sûrement que j'étais condamné. Quand le docteur m'avait appris pour ma maladie, il m'avait demandé si j'avais des enfants, j'avais répondu que non. Mais je sais qu'il y a des chances pour que mes fils aient hérité de cette saloperie. Et qu'ils en crèveront à leur tour. Ou pas.
Dans tous les cas, je pars en leur laissant à mon tour un drôle d'héritage.



Fin

 

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