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Qui Ça?

  • : Stipe se laisse pousser le blog
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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 13:06

 

 

Philosophe de par sa mère et philanthrope de par son oncle, Martine se fend d'un nouvel article destiné à améliorer le quotidien du cloporte nauséabond (pour ces hommes) ou du tas flasque et imbaisable (pour Mesdames) que vous êtes. Et tout ça, gratuitement !

Et les conseils de Martine aussi, c'est gratuit...

 

 

 

 

c1028m.jpg

 

- Ô Martine, comme vous êtes charitable à l'égard de nos concitoyens.

- Bertrand, vous ne me flatteriez pas dans l'unique dessein de me sauter, par hasard ?

- Ben si, pourquoi ?

 

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 21:43

 

 

 

Il souligna ses yeux d'un peu de blanc, ajusta son chapeau pour qu'il ait l'air parfaitement désordonné et ébouriffa une fois de plus les deux touffes de cheveux frisés qui débordaient au dessus de ses oreilles. Il sourit au miroir qui lui renvoya l'image d'un clown de cirque minable qui sillonne la campagne. Cette nuit, il troquerait son costume rigolo contre sa panoplie de voleur de poules, demain il conduirait un camion derrière lequel seront attelées trois remorques et après-demain il irait coller des affiches dans un autre village, pour avertir les ploucs qu'ils auront droit à trois séances de leur divertissement annuel. Mais pour l'heure, il était le rigolo de la soirée et il se savait attendu. Pas autant que les lions, certes, mais suffisamment pour que cette pensée l'incite à porter machinalement la main sur la bouteille de whisky qui traînait allongée sur la coiffeuse. L'alcool lui arracha la gorge, il toussa et reprit une rasade pour apaiser la brûlure. Il posa la main vers son cœur et sentit le remous qui lui assura la présence de la poche d'eau sous sa veste. Puis il tendit l'oreille et perçut les notes de la Chevauchée des Walkyries. L'orchestre entamait le prélude, il estima qu'il lui restait un peu plus de deux minutes avant son entrée en scène. Il se leva, attrapa son nez rouge sur la tablette et le mit au fond de sa poche, puis jeta un ultime coup d'œil au miroir. Celui-ci lui confirma qu'il était bien le clown d'un cirque minable qui sillonnait la campagne. C'est le miroir qui le disait, lui il savait qu'il valait bien mieux que sa sixième place sur le programme de la soirée. Les soirs de bon whisky, il lui prenait de rêver qu'il était le clou du spectacle, que les lumières s'éteignaient sur lui et qu'il disparaissait sous les ovations du public. Un commis, d'office, qui tenait le rôle de palefrenier, ouvrit la porte de sa caravane.
- Ça va être à toi, le clown !
- J'arrive...
Ignorant le clin d'œil que lui adressa la bouteille, il sortit un sifflet à roulette de sa poche et s'adonna à son rituel d'avant l'entrée en scène en sifflant un coup long, un court et à nouveau un long, puis il sauta hors de la caravane. Il longea le chapiteau et s'arrêta pour écarter un pan de la toile. Le public était en nombre, les péquenauds étaient de sortie du dimanche, un jeudi. Le commis lui apporta son poney, il le chevaucha, porta la main à son cœur et se rassura une nouvelle fois en y sentant le remous de la poche d'eau. L'orchestre jouait le final et il se concentra sur ses ultimes notes qu'il appréciait autant qu'il les redoutait. Il entendit le roulement de tambour, apprécia le court silence qui précédait le coup de cymbales et se laissa galvaniser par les applaudissements qui accompagnaient la sortie de piste des chevaux. L'écuyer passa à côté de lui en trottinant et lui lança un "A toi de jouer, le clown !". C'était son tour.

Son entrée sur la piste, il l'avait soigneusement établie en fonction du numéro qui le précédait : alors que les chevaux venaient de terminer leur show majestueux, il se présentait au public à califourchon sur un poney qu'il chevauchait à l'envers. Le poney trottina autour de la piste, au plus près des enfants installés traditionnellement aux premiers rangs, et se dirigea vers la sortie. Juste avant que l'animal ne quitte la scène, le clown se projeta en avant et s'écrasa face contre terre sur le sable. Quelques timides applaudissements et un ricanement saluèrent son premier effet comique. Il se redressa et tandis qu'il époussetait sa veste, le poney revint derrière lui pour lui asséner un coup de tête dans le postérieur. Le clown s'étala à nouveau de tout son long et le visage dans le sable, il attendit la réaction du public avant de se relever. Il ne perçut qu'un silence inhabituel, mais conscient de la difficulté à faire rire d'entrée, il ne prit pas ombrage de ce mutisme et se releva. Il frotta son visage en criant des "aïe aïe aïe" stridents et, par un tour de passe-passe qu'il savait maîtrisé, il enfila son nez rouge discrètement. Puis il découvrit son visage au public et dans un geste très théâtral, écarta les bras pour se présenter. En réponse du public, aucune réaction.
Aucune réaction non plus lorsqu'il laissa tomber sur sa tête les trois pommes avec lesquelles il jonglait. Il s'arrêta un instant et observa le public. Tous les yeux étaient pourtant braqués sur lui, certains se démanchaient même le cou pour mieux le voir. Il s'approcha d'un enfant et lui demanda de respirer la fleur en plastique accrochée à sa boutonnière. Les lèvres de l'enfant tremblaient, il semblait chercher du regard l'aide de ses parents installés un peu plus loin mais n'obtint comme réponse qu'un hochement de tête mal assuré de la part de son père. Alors il regarda le clown tristement et s'exécuta timidement. Ce dernier éclata d'un rire aigu lorsque le visage du gosse se retrouva aspergé d'eau. Le gamin se mit à sangloter silencieusement et partit rejoindre ses parents en reniflant.

Il commençait à être désemparé. Il savait qu'il lui suffisait de déclencher les premiers rires pour que tout s'enchaîne alors et que l'hilarité s'installe automatiquement, mais ce premier rire ne venait pas et il commençait à épuiser la liste de ses meilleurs numéros. Il se dirigea vers sa malle disposée au milieu de la piste. Il sentait tous les regards sur lui, comme autant de poignards lancés dans son dos. Dans sa malle, il prit sa tarte à la crème et repartit affronter son public. Il s'avança vers le premier rang maladroitement, tentant de dissimuler ses tremblements derrière une façade de gestes exagérément maladroits, ridicules. Au fur et à mesure qu'il s'approchait des sièges, à la recherche d'un complice de circonstance, les gens se reculaient, détournaient les yeux, certains se levaient et quittaient le chapiteau. De dépit, il porta son choix sur un homme immobile, qui tentait de garder une posture stoïque malgré son inquiétude, comme en témoignaient ses œillades en coin. Alors qu'il allait se jeter sur lui en s'empêtrant les pieds, et s'écraser le visage dans sa propre tarte, l'homme devança son geste en se levant, et le gifla. Il resta figé un instant et observa l'homme qui s'était rassis. Celui-ci avait repris sa posture immobile et regardait droit devant lui. Puis il étudia le public, d'où il lui avait semblé entendre un ricanement : tous les yeux convergeaient vers le centre de la piste, là où il était censé se tenir. Alors, d'une démarche fantomatique, il retourna à sa place. Il se plaça à nouveau face à son public et affronta tous ces regards impassibles. Sa joue le brûlait, son oreille droite sifflait encore et le silence lui perçait la gauche.
Est-ce par pudeur ou par dépit qu'il se balança sa tarte au visage ? La réaction ne se fit pas attendre, toujours la même : aucune. La crème lui donnait l'avantage de ne plus voir les gens, de ne plus affronter leurs regards. Il resta un long moment prostré ainsi, le visage caché par la crème, attendant que... Que quoi ?
Il s'essuya les yeux, le décor n'avait pas changé : toujours les mêmes regards vides braqués sur lui. Le seul bruit perceptible était celui de sa respiration haletante. Alors il voulut briser ce silence, parler, demander, réveiller peut-être... Il ouvrit la bouche mais comme dans un mauvais rêve, aucun son n'en sortit. Réunissant toutes ses forces autant que sa colère, il poussa un long hurlement qui recouvrit le silence. Il entendit enfin de l'agitation, mais dans son dos. Tandis que l'orchestre se mit à jouer le final, il perçut derrière lui des chuchotements nerveux, le reste de la troupe semblait disposé à organiser la fin du numéro... Le public restait toujours aussi coi, en revanche. Alors il sortit son sifflet et s'époumona sur la roulette. Lorsqu'il entendit des pas se précipiter sur lui, il se mit à courir, en sifflant de plus belle, narguant ses poursuivants. Deux types le rattrapèrent pourtant et le plaquèrent au sol. Un troisième se jeta sur son dos, le maintint au sol d'une pression du genou dans les côtes, puis lui écrasa le visage dans le sable pour que cesse le tintamarre. Le type finit par lui couper le sifflet lorsque celui-ci vint se coincer dans sa gorge. Le numéro était fini.

Malgré sa suffocation, il perçut les applaudissements qui commençaient à se lever des premiers rangs, ainsi que les rires qui se déclenchaient enfin. Les mains battaient de plus en plus fort en gagnant les rangs suivants, les rires gonflaient et volaient en éclat sous le chapiteau. Dans un dernier effort, il parvint à tourner la tête et put voir un public debout, hilare, au regard pétillant de jovialité. Son propre regard s'embua tandis que l'air se raréfiait dans ses poumons, et lorsqu'il poussa son dernier souffle sous la plus belle ovation du public qu'il n'ait jamais reçue, il ne put s'empêcher de réprimer un sourire de fierté.

 


 

 

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 16:16

 

 

 

"Bon sang, que la montagne est belle !
- Demain on prendra le funiculaire et on ira manger une crêpe à la pizzéria.
- Oh, Pif !
- Attends, bouge pas, j'ai le funiculaire qui veut se pendre à ta crémaillère.
- Oh, Pif !"
Elle était retournée devant moi, debout sur le balcon, et j'étais dans la position du colonel qui fait passer le sous-off en grade. J'avais quasiment fini de poinçonner mon ticket du soir quand en face, de la Butte, je vis s'élever des signaux de fumée. Un court, un long, deux courts, un long, un court, deux longs. En fait il fallait lire un court, deux longs, deux courts, un long, un court, un long, mais Poireau est nul en orthographe. "Sale affaire qui pue. Stop. Vous attendons au commissariat. Stop. Waouhh, comme elle a l'air bonnasse la blonde ! Stop."
C'était Poireau, mais il a une mauvaise vue.
"Referme la fenêtre, baby, qu'on chauffe pas les rues pour rien.
- Oh, Pif !"
J'abandonnai la meuf à son presqu'orgasme balconesque et dévalai les marches quatre à quatre parce que j'avais glissé. Direction le rez-de-chaussée. Les affaires reprenaient et il pleuvait. Des coups à sentir Lechien mouillé, si vous m'autorisez à déconner.

Le fait est là, je suis l'inspecteur Pif Lechien. Et avec mon pif, j'ai du chien. Si vous m'accordez cette valse des mots. Je suis spécialisé dans la résoudation de sales affaires, principalement avec cadavres en décomposition. Ça tombe bien, la reconstitution c'est mon dada, comme disait le shérif Omar. Poireau c'est mon porte-flingue, Hercule c'est son prénom. Comme le mec du BTP et ses 12 chantiers. Seul lui peut m'empêcher pendant les horaires de coït au balcon. Je suis un maître pour lui, et pas seulement hiérarchiquement. Ce serait tellement facile de le soupçonner de jalousie que je ne m'en prive pas.
Avec lui on a connu des sales affaires. Et même des moches. Alors c'est un peu comme le fils que je n'ai pas eu parce que je n'ai pas voulu garder l'enfant, mais à l'époque le préservatif était un truc rigolo qu'on se foutait sur la tête pour déconner. Et c'était drôle, on avait l'impression d'aller à la piscine, sauf que les seuls champignons qu'on chopait, c'était sous les pieds à cause des pédiluves. Une autre époque.
Du coup, Hercule Poireau est au nombre de mes amis Facebook, même si ça fait pédé d'avoir des amis de sexe mâle. Il m'a envoyé un fax par mail, vu que j'ai pas la télé. A sa manière de commencer son message par "Chef, j'ai un truc à vous dire…", j'ai tout de suite senti qu'il avait un truc à me dire. C'est que Poireau, je le connais comme les cinq doigts de la main droite : y'a celui pour coller les timbres, celui pour gratter une trace de peinture sur la rambarde, celui pour dire "PSG on t'encule", celui qui sert à rien, et le rikiki. Et inversement sur l'autre main. Alors autant vous le dire tout cru : ses messages, il suffit que je les lise pour savoir ce qu'il a écrit. Et là, ce qu'il avait à me dire, c'était du pas joli-joli. On avait retrouvé un arabe en train de pas prier en pleine rue. Déjà, c'est pas peu. Mais le pompon sur le gâteau, c'est que cet arabe là, c'était pas le premier épicier venu. C'était Zidine Zinédane. L'arabe que tous les français aiment, alors même qu'il est plus riche qu'eux. L'émir public numéro 10.

Ce qu'il faut savoir, c'est que le pays observe une recrudescence de barbus (dont certaines voilées) qui prient dans la rue. C'est sans précédent, disent les journalistes. C'est pas très catholaïque, disent les politiciens. De toute façon les journalistes et les politiciens c'est tous des juifs, disent mes voisins portugais, mais du nord. Le fait est qu'on ne peut plus faire un pas sans foutre le pied dans un arabe qui prie. Pour vous dire, l'autre jour mon beau-frère n'a même pas réussi à se garer, il a dû faire trois fois le tour du pâté de maison pour trouver une place. Au final il a réussi à faire un créneau entre une mosquée et un imam, mais il est quand même arrivé en retard pour l'apéro. Alors tous ces arabes qui passent leur temps à pas manger de jambon, c'est à se demander si on est bien dans le pays de la salaison ou dans celui du pinard, oui ou merde ? Et de savoir qu'on avait attrapé Zidine Zinédane en flagrant délit de pas prier, ça m'a collé des auréoles à la chemise. Un truc à vous faire douter des déodorants à stick large. Alors je vous le dis les yeux dans les bleus, quand j'ai appris ça j'ai sauté dans mon maillot de l'Equipe de France, celui que je mets pour dormir, et j'ai accouru à toutes jambes au volant de ma voiture de service avec appuie-tête de fonction et rétro de courtoisie réglable sur deux positions, et tout un tas d'autres toutims d'options que je connais pas toutes, y'a un bouton un jour j'ai appuyé dessus et ça n'a rien fait alors j'ai rappuyé dessus et ça a éteint ce que j'avais allumé, mais je sais pas quoi. Dans l'autoradio de type auto-reverse (ça veut dire qu'il fonctionne même quand l'auto fait des tonneaux), j'ai mis LA cassette. Celle sur laquelle j'ai enregistré I Will Survive en boucle, et du coup ça la joue ad vitam et ratatam, c'est un truc à vous foutre des auréoles dans les chaussettes et à faire chuter l'action Mennen.

Quand je suis arrivé à bon porc, j'ai trouvé Poireau qui était planté là, mais c'est la saison.
"Salut Poireau.
- Puissance et Respect, ô Chef vénéré. Que le soleil se cache dans l'ombre de votre Magnificence et de Navarre, ô vous, Inspecteur Divisionnaire du Commissariat de Pontault-Combault et plus si affinités."
Puis il me tendit un café noir et sans sucre, ainsi qu'un nuage de lait, un sucre et une touillette, car c'est comme ça que je le prends.
"Ah la pute, ça brûle", j'ai gueulé. Et Poireau s'est immolé par le lait et s'est planté une touillette dans l'œil, en signe de repentance.
Johnny Guitare, le tripier-légiste de service, s'est pointé vers moi en portant un bol de ricoré avec une paille, car c'est comme ça qu'il le prend. Des flammes sortaient du bol.
"Sale affaire, Lechien…
- Ouais, la machine à café doit être déglinguée.
- Un technicien doit passer dans la matinée.
- L'autre jour elle m'a avalé une pièce de un euro.
- Les méfaits du capitalisme !"
Je soupçonne Guitare d'être de gauche. Mais comment lui en vouloir, il a fait des études…
D'après  ses premières analyses, nous avions affaire à une urine qui sentait le thym et le romarin.
"Un pipi de français, crut bon-t-il de me préciser.
- Même pas un résidu de sang de mouton ou de barrette de shit ?
- Rien d'autre, à part quelques miettes de pain et des croûtes de fromage.
- Putains de français qui viennent nous faire chier jusque dans leurs urines…"
Guitare a acquiescé poliment puis s'est brûlé le larynx au troisième degré Fahrenheit. Et il est reparti vaquer dans le lavabo, en chantant l'Internationale en bolchévique.

Poireau revint se porter à ma hauteur, grâce à ses talonnettes. A sa façon de me tourner autour du pot en dessinant des cœurs imaginaires dans l'herbe avec la pointe de son pied, j'ai compris qu'il avait un truc pas très musulman à m'annoncer.
"Qu'est-ce qui y'a, j'ai demandé, t'as bigorné le Laguna ?
- Non, mais c'est Zinédane…
- Vous n'avez pas réussi à l'arrêter ?
- Ben non, puisqu'il s'est rendu de lui-même…
- Ah le salaud !
- Mais c'est pas tout. Il a dit qu'il n'avouerait que si on le passait à tabac avec des brûlures de cigarette…
- Ah le putain de salaud !
- … et en zone non-fumeur.
- Ah le petit enculé de putain de salaud !
- Mais faut non comprendre, chef ! On est humains . On a craqué, on l'avoue, on l'a appréhendé gentiment.
- C'est normal, Poireau. Je vous couvrirai en haut lieu et jurerai sur la Torah que vous l'avez violé.
- Merci, chef !
- Bon, et y'a moyen de le voir, maintenant ?
- Oui chef, il est là bas, en train de s'immoler par le thé à la menthe"

Zidine Zinédane. L'Amid Public numéro un. Celui qui a donné l'envie à des millions de français pourtant irréprochables, bien racistes sous tous rapports, d'apprécier les arabes et d'avouer que des fois y'en a des bien. Et voilà qu'il se tenait devant moi, à fuir mon regard. Avant qu'il ait le temps de ne pas tenter de s'échapper, je lui ai débité mon laïus.
"Ecoute Zinézou, je sais que tu es innocent. T'as beau donner un coup de boule à un pédé de rital, ça n'en fait pas de toi un sale arabe pour autant. Fallait y penser avant. C'est trop tard, maintenant, t'es un bon français. Tu seras jamais un bougnoule ou un barbu. Un "beur", tout au mieux. Un issu de l'immigration pour les plus extrémistes. T'es foutu, mec, t'es innocent.
- Mais non, c'est pas possible. Comment voulez-vous qu'on m'accepte si je suis un arabe gentil, honnête, talentueux ? Il en va de l'honneur de la France. Je suis coupable, arrêtez-moi !
- Tais-toi, sale français ! Et arrête tes salamalecoums ! Je les connais, les types de ton espèce. T'es de la race des grands, des vainqueurs. T'es même pas foutu de t'agenouiller dans la rue. T'as jamais dealé, jamais volé de mobylette. Tu respectes ta femme, tu manges du cochon. Y'a pas plus laïque que toi, espèce d'imposteur !
- Tabassez-moi, mettez-moi en prison. Je suis coupable d'être innocent, je mérite d'être déçu de ma nationalité française !
- J'aurais bien aimé, mec. Mais les preuves sont là. Les caméras de surveillance t'accablent. On te reconnaît sur les images, y'a aucun doute possible : c'est toi qui as marqué les deux buts dans la soirée du 12 juillet 1998 ! Aucun avocat, même le meilleur juif, ne pourrait persuader un jury du contraire. Alors n'oppose pas de résistance et ne cherche pas à t’enfuir. Le coin grouille de flics qui t'adulent. Si je te lâche parmi eux, ils vont te sauter dessus, te demander un autographe, te vénérer. Certains sont même prêts à t'embrasser. Ne cherche pas à résister, on t'aime, mec.
- Vous n'avez pas le droit ! J'exige de ne pas être jugé ! C'est mon droit d'arabe, je veux être condamné et lynché !

Il a fini par me pomper les grands airs, à nier de la sorte son innocence. Du coup je l'ai fait arrêter pour insubordination avec circonstances atténuantes contre lui. Je veille personnellement à ce qu'il purge sa peine jusqu'au bout. L'actualité nous a montré ses derniers temps qu'on a relâché trop d'innocents trop tôt. A peine remis en liberté, il se remettrait à être gentil, à pas prier, voire à devenir le parrain du Téléthon. Trente ans de taule devraient suffire à l'endurcir et à faire de lui un sale arabe. Ça me coûte, mais finalement c'est pour son bien que je fais ça. Et pour le bien de nous tous.
Comme dirait mon cousin, un militaire qui travaille pour la Marine, « un bon arabe est un arabe maure ».

 

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 00:01

 

 

(le début de la discussion est par ici)



Le lendemain matin, ils arrivèrent devant le chêne avec une heure d'avance sur l'horaire. Le soleil semblait se résoudre à l'automne et serait sûrement moins impertinent que les jours précédents. Le vieux cala son coin dans l'encoche du chêne, qui se marra. Ça le chatouillait, expliqua-t-il. Le vieux père pris la résolution de l'ignorer et entreprit le tronc sans broncher. Le chêne, en revanche, semblait plus loquace, alternant ricanement nerveux et jérémiades exagérées.
"Bon, arrêtez maintenant !". Le vieux posa sa hache, cracha en l'air en représailles au ciel et de dépit, s'assit sur l'humus et caressa machinalement la tête de son chien.
- Alors donc, vous parlez ?
- Oui, et ?
- Et ça me désoblige à la tâche. C'est pas rien, un arbre qui parle, faut me comprendre aussi.
- Certainement... Pourtant, tous les arbres vous parlent quand vous leur tapez dans les genoux.
- Foutu chêne en bois d'menteur, j'ai jamais entendu un arbre me parler. Ou alors il parle en arbre, pas en humain.
- Exactement ! Et vous, vous n'avez jamais pris la peine de chercher à les comprendre. Vous ne les comprenez pas lorsque leurs feuilles chantent leur joie, agitées par le vent. Vous parlez seulement de bruissement. Vous ne les comprenez pas lorsqu'ils pleurent leur peine en tombant, vaincus par vos coups de hache. Vous dites qu'ils craquent. Lorsque les meubles vous saluent, vous dites qu'ils travaillent. Lorsque le parquet vous fait remarquer que vous avez grossi, vous dites qu'il grince. Et lorsque les bûches crient leur douleur dans votre cheminée, vous dites qu'elles crépitent.
- Alors pourquoi vous vous contentez pas de faire comme eux ? Ça m'allait bien, à moi !
- Parce que moi je suis encore plus vieux que vous, j'ai appris votre langage car je vous ai écouté. J'ai écouté les promeneurs, les chasseurs. J'ai même écouté votre chien. Ouah ouah ?, interrogea-t-il en direction de l'animal.
- Ouah, répondit Clébard en se relevant, tout surpris qu'on lui demande son avis.
Le vieil homme regarda son chien de travers, se sentant trahi par son seul ami.
- Vous parlez aussi avec les autres animaux de la forêt ?
- Les animaux ne parlent pas, ce sont les arbres qui sont ventriloques. Vous voulez entendre mon brame du cerf ?
- Pas envie. Ça fait des années que je ne parle qu'à mon chien, et il n'avait jamais osé me dire que j'étais zinzin. Je vous remercie pas de me l'apprendre maintenant...
- Je ne voulais pas vous faire de peine.
- Ben c'est raté, fallait y penser avant de m'adresser la parole. Laissez-moi, maintenant, je suis un vieillard, vous n'aviez pas le droit de me parler, j'ai pas mérité ça.
Il ramassa sa besace et reprit le chemin de sa maison. Il entendit japper son chien.
- Arrête de palabrer dans mon dos, lança-t-il sans se retourner.
- A demain, salua l'arbre.

Le lendemain, et les lendemains d'après, le vieux revint discuter avec l'arbre. Il négocia de la part de celui-ci qu'il lui indiquât les arbres morts ou très malades, afin de lui éviter d'en passer par la hache pour constituer son stock de bois. Il lui apprit qu'il avait fini par oublier son propre prénom, à force de ne pas l'entendre. Il lui expliqua d'ailleurs la sottise des gens, qui l'appelaient "père Chemin", lui qui n'avait jamais eu d'enfants. Il y avait bien eu la Chantal, au début, mais c'était au début. Il lui raconta les hivers rigoureux, la canicule de 76, la guerre qu'est moche, l'eau qui n'avait plus le goût d'avant...
Il se fit traduire les "ouah" de son chien; il apprit que lui aussi avait l'air con, avec sa casquette. L'arbre ne se prononça pas sur ce point. Il préféra lui parler des gens qui lui pissaient dessus, lui gravaient des cœurs sur l'écorce, des gamins qui lui arrachaient les branches les plus basses pour faire un duel à l'épée. Il parlait de ses semblables qu'il voyait tomber à côté de lui, qui finissaient poteau de but sur un terrain de foot ou bilboquet poussiéreux. Ou bien brûlaient dans la cheminée d'un quelconque vieillard. Il lui dit pour l'air qui n'avait plus la même odeur qu'avant, pour les tempêtes qui n'avaient réussi qu'à le faire ployer, pour les blagues qu'il faisait aux animaux.
Ils discutaient ainsi des heures, s'échangeaient des banalités de vieillards, philosophaient sur la météo, la nature inhumaine. Parlaient de tout, et pas mal de rien.

Lorsqu'on retrouva le corps du père Chemin et celui de son chien avec un bonnet sur la tête, au printemps, à la fonte des neiges du rude hiver, le bruissement des feuilles était plus fort que jamais malgré l'absence de vent. Les chasseurs, qui ont le vin mauvais, racontèrent que le vieux était devenu zinzin, qu'ils l'avaient surpris à parler aux arbres. On débita le vieux chêne pourri, au pied duquel on avait retrouvé son corps, et on lui bricola quatre planches entre lesquelles on balança son corps et celui du chien.
Le père Chemin a le cercueil le plus sommaire du cimetière; c'est aussi lui qui a le plus bruyant.




Fin

 

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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 21:57

 

 

 

Le père Chemin sortit de la maison en charentaises et scruta le ciel que le soleil tardait à éclairer. Il faut avouer que la chaleur de ces derniers jours n'incitait pas à se lever et le soleil, bien qu'en majeure partie responsable de cet été indien, ne dérogeait pas à la règle de la grasse matinée. "J'lui donne pas longtemps à vivre, à c'fainéant...", marmonna l'ancien, "si l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, le sien est en viager". Puis il retourna à l'intérieur et retira la casserole du feu. Tout en établissant à voix haute le bulletin météo de la journée, il versa le café dans son bol et comme chaque jour que Dieu tardait à lui enlever, il beurra trois tartines qu'il aligna à côté de son bol fumant. Comme chaque matin, il se brûla les lèvres, proféra un juron que lui seul comprenait, et trempa une tartine dans son bol. Il joua un instant avec les yeux que le beurre avait dessinés à la surface, et avala bruyamment son déjeuner. Puis fit une rincette à l'évier et posa le bol sur la tommette. Le claquement du récipient sur le carrelage sonna le réveil de son chien qui quitta ses rêves canins pour venir se tremper les babines dans l'eau de vaisselle. Le vieux Chemin pesta après l'animal qui foutait de l'eau partout sur le sol et sortit chercher ses vêtements sur le fil à linge, râlant conjointement contre la stupidité de son compagnon et contre la chaleur anachronique. "Un maillot de corps en octobre, non mais...", grogna-t-il, "foutu temps détraqué". Il enfila son marcel et rentra se raser au miroir suspendu au dessus de l'évier.
- Tu sais, Clébard, j'crois qu'on va encore avoir du gros soleil, j'ai pas intérêt à oublier les casquettes. Toi t'es heureux, tu peux te promener à poil, on te prendra pas pour un pervers. Remarque bien, j'ai pas besoin de ça pour qu'on me prenne pour un vieux dingo. Pas vrai, Clébard ?
- Ouah, répondit le chien qui n'était pas contrariant.
Le vieux se rinça le visage et mit ses affaires dans sa besace. Puis il quitta la maison, sa hache sur l'épaule et de la mousse à raser sur le lob de l'oreille.

- On va faire la pause des dix heures maintenant, Clébard. Foutu détraqué de soleil, il commence à déjà bien nous assaisonner.
Il sortit un kil de blanc de sa besace, retira le bouchon avec les dents et se servit un verre. Puis il en versa dans le bol du chien, qu'il coupa avec de l'eau. Deux tartines de rillettes et trois verres de blanc plus tard, il se leva et reprit sa hache.
- On y retourne, Clébard. S'agirait qu'on soit rentré avant midi, si on veut pas cramer ici bas.
Il inspecta les arbres alentour et porta son choix sur un chêne de dimension respectable. Il cracha dans ses mains, empoigna le manche de sa hache et la lança contre le tronc. Alors qu'il réarmait son geste, il entendit l'arbre s'écrier "Noooon !".
- Cré vin ! V'là qu'j'entends causer les arbres !
Il reposa son arme et se dirigea vers sa besace. Il vissa sa casquette sur son crâne et en fit de même avec son chien.
- T'as l'air con, comme ça, mon bon Clébard ! Mais l'soleil cogne à c't'heure, et faut bien s'protéger sinon on va dev'nir zinzin. Mais c'que t'as l'air con...
- Ouah, se défendit le chien qui n'avait pas la langue dans sa poche.
Le vieux revint à son ouvrage et cogna de toutes ses forces dans le tronc du chêne. "Aïe !", hurla celui-ci.
- De non, qu'est-ce c'est que c't'histoire ?
- Ouah, tenta d'expliquer le chien.
- V'là que l'pinard a tourné, on dirait bien !
Il retourna à sa besace, se saisit de la bouteille et la renversa sur le sol. Puis il cracha par terre, attrapa le coin et l'enfonça dans l'encoche du tronc. "Hi hi, ça chatouille !", ricana le chêne. Le père Chemin toisa l'arbre et lança :
- Et alors, on fait le mariolle ?
- Plaît-il ?
- On fait l'arbre qui parle, on prend même pas pitié de la santé mentale d'un vieil homme ?
- Je ne comprends pas, c'est vous qui me semblez ne pas prêter attention à un vieil arbre. Vous m'avez balancé votre hache dans le tibia.
Le vieil homme leva les yeux vers le soleil et lui gratifia un regard qu'il venait d'inventer pour l'occasion, plein de colère et de reproches. Il savait la lune responsable des marées mais ne pensait pas le soleil capable de donner la parole aux arbres. Il ramassa sa besace, fila un coup de pied dans la bouteille qui partit valdinguer dans les fougères, siffla son chien et reprit le chemin de la maison. La démarche désabusée, le regard bas, il marmonna des incompréhensions. Le chien n'aurait pas su dire précisément de quoi il retournait, mais il se doutait que tout ce qui était de l'ordre des arbres et du soleil en prenait pour son matricule. Arrivé à sa cabane, il balança sa hache au pied du tas de bois et regarda son chien. "C'que t'as l'air con, mon pauvre Clébard...". Le chien ne broncha pas, il savait que l'après-midi serait long et qu'il allait le passer à avoir l'air con.



A suivre...

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 10:15

 

 

La voilà qui est revenue ! Qui ça, la crise ? Mathilde ? La peste bubonique ?

Mais non, Martine bien sûr ! Elle était sortie pour acheter des clopes et quand elle est rentrée au bercail, quelques mois plus tard, elle était riche et Bertrand était cocu. Mais qu'importe, car elle n'a pas perdu sa verve qui l'a rendue si impopulaire auprès du crétin lambda (autrement appelé "le pauvre de la France de par terre").

 

Et elle nous explique pourquoi la ferme, c'est nul.

 

 

 

c1028m.jpg

- Bon sang Martine, vous m'avez manqué !

- Pas autant que vos parents, Bertrand. Pas autant que vos parents...

- Ha ha ha.

En fait, j'ai pas compris.

 

 

 

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 00:01

 

(1ere partie par ci)



Du temps où je le connaissais encore, mon père prenait des cours de danse country à la ville. C'est à la sortie d'un de ses cours que je suis allé le rencontrer, seize ans plus tard. Il n'avait pas vraiment changé, disons que j'avais quitté un père et que je retrouvais un grand-père de deux enfants. Il n'a pas paru plus surpris que ça. Il m'a demandé comment j'allais, j'allais bien. Il allait bien aussi. On est allés prendre un café dans un bar. Je lui ai demandé des nouvelles de ma mère. Elle végétait dans la déprime depuis ma disparition. Je n'en attendais pas autre chose. Elle passait son temps à ruminer, à chercher, à ne pas comprendre. Mais chercher quoi ? Pour comprendre quoi ?
Lui, il ne m'a pas posé de questions, il m'a simplement demandé si j'avais quelqu'un. Je lui ai demandé si ça avait de l'importance. Il a considéré que j'avais donc effectivement quelqu'un.
 -  Une femme ?
 -  Ça a de l'importance ?
Il a admis que non, et que c'était donc un homme. C'est tout. Mon père n'a jamais cherché à juger, ni même à comprendre. Il se contente des faits et les accepte.
Moi, gay ? Pourquoi pas, après tout. Ça expliquerait  bien des choses, non ? Ça impliquerait une certaine logique dans les événements. Alors va pour le fils homo ! Que son fils soit gay, converti ou ennemi public n°1, mon père s'en tamponne, "plus rien n'est étonnant dans la société d'aujourd'hui !". Du moment que ça ne cause pas du raffut  et que ça ne le met pas en retard pour le dîner. Je lui ai demandé de ne pas en parler à la vieille, par pure formalité, car la dernière chose qu'il désirait c'était bien que la mère soit au courant que je l'avais revu. Avant ça, il avait accepté le rendez-vous que je lui avais fixé.

Certains diront que j'ai accumulé les échecs amoureux, d'autres que j'ai profité. A ceux là, je ne peux pas vraiment donner tort. Je n'ai rien calculé, j'ai pris les choses comme elles venaient, et les aie rendues à leurs mères quand je partais. Depuis déjà quelques temps, je suis avec une nana, une "p'tite jeune", diraient les miens. Je les connais. Je n'affirmerais pas que ça pourrait être ma fille, j'ai eu mon compte de gosses. Mais disons simplement qu'on n'a pas fêté nos vingt ans le même jour...
C'est sur internet que j'ai retrouvé Florian. Les jeunes s'affichent sans vergogne, sur des réseaux sociaux, et lui, il affichait son numéro de portable sans retenue. Je l'ai appelé en semaine, pendant les heures de cours. Il a décroché illico, numéro inconnu ou pas. Sale gosse... Il a pris note du rendez-vous, et nous voilà à notre première rencontre.

Je suis arrivé en retard, j'ai pris le temps de les observer de loin. Ils fument tous les deux et ont des looks qui en disent long sur l'éducation qu'on leur a donnée. Je constate, c'est tout. Mais je ne constate pas que du joli. J'entre dans le bar et, à en croire leur soudaine pâleur, ils me reconnaissent aussi sec. Ils attendaient des infos sur leur père, ils ont compris qu'ils allaient en avoir. Je m'installe face à eux et ils me donnent du "bonjour papa". Je ne sais pas si l'idée que c'est la première fois qu'on m'appelle papa leur a traversé l'esprit. Je leur réponds sobrement "salut les gars" et leur commande une autre bière. Je m'en serais bien pris une mais je demande un Perrier, je ne veux pas qu'ils me considèrent comme leur pote.
Le temps que le serveur nous apporte nos consommations dure une éternité et demi. J'imagine que tous les sentiments leur passent par la tête, mais ils sont grands et ont de mon sang qui oxygène leur cerveau, alors ils gardent les règlements de compte pour une autre fois. Car j'imagine qu'ils supputent que cette rencontre est le début de mon retour dans leur vie. S'ils savaient...
On s'échange des banalités, des "comment ça va ?", "vous avez changé", "t'es comme sur les photos", et ils avouent que c'est cool de me revoir. Trop cool, oui. On boit assez rapidement, le temps passé à tremper nos lèvres dans nos verres, on ne le passe pas à les ouvrir pour ne rien se dire d'intéressant. Puis je leur propose le rendez-vous, le même qu'à leur grand-père : sur la place de mon village, en face de l'église, dans cinq jours. Ils y seront à l'heure précise et promettent que leur mère n'en saura rien. Ils me disent au revoir, je pense adieu.

Cette putain de maladie aura mis le temps mais elle aura fini par me faire la peau. Ce soir, je vais prendre mes médicaments, comme chaque soir depuis seize ans. Mais ce soir je ne respecterai pas les doses prescrites par le docteur, je prendrai la boîte entière. Et une bouteille de whisky, un peu pour la frime, mais surtout pour être sûr. Demain, Nathalie retrouvera mon corps et je serai enterré mardi, j'ai pris mes dispositions. Dans cinq jours. Mon père et mes fils vont se retrouver sur la place de mon village, je peux imaginer leur stupéfaction de se rencontrer à cet endroit, à cet instant. Puis le corbillard transportant mon corps arrivera sur la place, un mauvais pressentiment les envahira. A eux trois, ils devraient avoir la présence d'esprit de s'approcher. J'ai demandé à ce que personne ne soit prévenu de mon décès, alors ils seront obligés de demander au curé ou de lire l'avis de décès sur la porte de l'église, je ne sais pas comment ça marche, je n'ai pas l'habitude d'être enterré.
Les jours suivants, ils se renseigneront, ils apprendront sûrement que j'étais condamné. Quand le docteur m'avait appris pour ma maladie, il m'avait demandé si j'avais des enfants, j'avais répondu que non. Mais je sais qu'il y a des chances pour que mes fils aient hérité de cette saloperie. Et qu'ils en crèveront à leur tour. Ou pas.
Dans tous les cas, je pars en leur laissant à mon tour un drôle d'héritage.



Fin

 

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 12:13

 

 

On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Souvent parce qu'on a forcé sur le bain moussant "Zen Attitude aux senteurs de palmes de cocojoba de Madasgascar", sur la lumière tamisée, sur la musique d'ambiance et sur la dose d'herbe dans le joint, et qu'en fait de se détendre on s'est endormi, et que quand on se réveille l'eau est froide et sale, on a la carte des Alpes en relief sur chaque doigt et qu'il est presque l'heure du rendez-vous et qu'on va devoir se dépêcher, sans prendre le temps de se faire beau (on devait s'épiler les poils du dos et se faire les points noirs) ni de repasser la chemise qu'on avait tout spécialement choisie pour ce premier rendez-vous avec cette fille rencontrée sur l'internet et qui est belle comme le premier jour d'été, et alors on court en tous sens mais surtout tout droit à sa propre perte, et que c'est toujours à ce moment là qu'on se colle l'orteil dans le coin de la baignoire et ça fait un mal de chien, et ça met dans une humeur de chien, surtout quand on pense que la fille nous traitera de ducon si elle a pris la peine de poireauter trois quarts d'heure, le plus probable étant qu'elle a rongé l'os du lapin qu'on lui a posé suffisamment longtemps pour s'être déjà barrée, non sans avoir laissé au serveur un message griffonné sur un bout de nappe en papier et qui dit en substance : "Ducon !".
Ou alors quand on s'est précipité toutes affaires mouillantes pour décrocher le téléphone qui dring-dringue avec insistance et que dans sa course contre le répondeur ("Allo, c'est Sylvie. Je te quitte, Ducon !") on s'est collé l'orteil dans le coin de la baignoire et qu'on arrive au moment où la sonnerie s'en va et que quand on rappelle au numéro affiché, c'est cet emmerdeur de Jean-Mi qui nous demande si il ne dérange pas et comment ça va avec Sylvie ?
Ou encore quand on demande à soi-même et à voix haute "C'est quoi cette odeur ?" alors qu'on connaît très bien la réponse puisqu'on est déjà en train de se coller l'orteil dans le coin de la baignoire et de traverser la maison, tout nu, en mettant de l'eau partout et en balançant des noms d'oiseaux peu vertueux à la maman de la baignoire, et quand on arrive dans la cuisine la blanquette est déjà incinérée et la cocotte est foutue, on pourra jamais la ravoir, c'est sûr.
Plus rarement quand après avoir hurlé trois fois  "Voilà, j'arrive !", on sort en peignoir, les cheveux collés sur le front et qu'on ouvre enfin à l'excité colporteur, autant par nécessité de sauvegarde de l'espèce sonnette que par réel besoin de s'enquérir de l'identité de l'emmerdeur ("Jean-Mi, mais quel bon vent t'amène ?") qui vient vous importuner pendant les horaires d'ablutions.

Antoine jette un œil au judas - précaution inutile puisqu'on ouvrira la porte quel que soit le propriétaire du visage déformé que l'on découvre - et alors qu'il en est encore à pester contre le coin de la baignoire qui lui a coupé la route sans klaxonner, le visiteur inconnu pénètre dans l'appartement et salue Antoine d'un direct au menton. Antoine s'offre le temps de la réflexion en s'allongeant lourdement  sur le tapis de l'entrée dont l'inscription "Welcome" achève les salutations d'usage.
L'homme claque la porte derrière lui et ferme le verrou à double tour, précaution contre les voleurs totalement justifiée si l'on en croit le taux d'insécurité que connaît l'immeuble depuis trente secondes. Puis il ordonne à Antoine de se relever, empêchant celui-ci dans son projet de dormir là pendant quelques jours. Il porte la main à sa mâchoire et estime qu'il a au moins dû se péter l'orteil parce que c'est pas normal pour avoir mal à ce point.

"Relève-toi ou je te crève !", donne le choix l'homme.
Antoine estime que la première alternative semble être la plus raisonnable et il tente tant mal que pire de faire preuve de bonne volonté en prenant appui sur ses coudes.
"Qui êtes-vous ?", demande-t-il avec le souci de gagner du temps, mais aussi d'obtenir une réponse à une question justifiée dans ce contexte. L'homme ne répond pas mais il saisit Antoine par le col, et le tire violemment à lui. L'absence de prise ferme conjuguée au manque de volonté d'Antoine à accompagner le geste contraint celui-ci à se retrouver projeté hors de son unique vêtement, dans un mouvement de volte-face qui conduit l'homme à se retrouver avec le peignoir dans les mains et Antoine avec le nez écrabouillé contre le sol. Retour au tapis. Il pense que finalement c'était la belle vie quand il n'avait mal qu'à son orteil.
"Relève-toi, bordel !". L'injonction est hurlante, excédée, crispée. Et surtout elle s'accompagne du clic nerveux et caractéristique du couteau à cran d'arrêt

Pour la première fois depuis sa rencontre avec l'homme, Antoine a peur. Il prend soudainement conscience de la situation. Et la violence de cette nouvelle l'effraie autant que la nouvelle elle-même. Il est nu, face contre terre, dans son appartement fermé à double tour, avec un inconnu au dessus de lui et qui joue nerveusement du couteau.
Tout en se relevant à quatre pattes, Antoine réfléchit à l'attitude la plus opportune à adopter. Faire preuve d'un apparent sang-froid et sortir une réplique cocasse dont il a le secret, et qui pourrait détendre l'atmosphère ? Ou se montrer docile et soumis, pour rassurer l'homme quant à ses intentions de collaboration ? Il sait que les faits divers les plus sordides sont souvent l'acte de petites frappes inexpérimentées et qui commettent l'irréparable par maladresse et nervosité plus que par réel esprit criminel. Et il semblerait que l'homme soit aussi tendu que lui-même.
Alors Antoine se relève avec les mains sur la tête, dos à l'homme. Docile. L'homme lui tend le peignoir et lui ordonne de se rhabiller. Antoine s'exécute lentement. Collaboration. Soumission. Alors qu'il va pour nouer sa ceinture, l'homme la lui arrache, lui colle les bras dans le dos et lui attache les mains avec.
Pendant l'opération, Antoine sent la lame du cran d'arrêt lui caresser les poignets et un long frisson lui lèche le dos, une goutte de sueur lui chatouille la tempe. Il tente de faire un point sur la situation : le voilà prisonnier, dans un accoutrement grotesque et à la merci d'un détraqué qui ne lui a même pas été présenté. Il en conclut que le moment est critique.
Du plat de la lame, l'homme repousse les mains d'Antoine, obligeant celui à se retourner et à faire face à son bourreau.
"Où est le fric ?", lui demande-t-il alors.

Antoine aimerait répondre un truc rassurant (collaboration/soumission), lui assurer qu'il va lui faire un chèque conséquent, mettre en place un virement automatique à partir de son Codevi, lui promettre de lui donner de quoi mettre sa famille à l'abri des fins de mois compliquées. Mais il suppute fortement que lorsqu'un type armé vous demande où on a mis le fric, il ne fait pas allusion à votre salaire et à vos placements en bourse mais à quelque chose ressemblant à une mallette remplie de liasses de billets, un truc acquis sous la table ou dans le sang.
Une réponse pertinente, vite.
"Quel fric ?"
Raté.
L'homme le gifle du revers de sa mauvaise main. La gauche, celle qui ne tient pas l'arme. Et donc gauchement, et donc deux fois plus efficace car trois fois plus douloureuse.
"Joue pas au con ! Où t'as planqué le fric ?"
Sous le lit ? Dans le frigo ? Dans la bouche d'aération ? Il y aurait juste à monter sur une chaise de la cuisine, à dévisser la VMC puis à avoir les yeux qui brillent. Mais Antoine n'a pas le fric, pas celui que l'homme est venu chercher. Et dans sa tête, ça lui colle tous les orteils dans le coin de la baignoire d'admettre qu'il n'a pas ce fric.
Alors il tente ce que n'importe quel homme aurait tenté dans cette situation : il fonce tête baissée sur son agresseur. L'homme esquive aisément la charge et l'envoie dinguer contre le mur. Puis d'une bourrade des deux poings sur le sommet du crâne, il lui assène les idées en ordre de marche. Antoine retourne à son inspection du parquet, et c'est à peine s'il sent l'estafilade que lui décerne gratuitement la lame du couteau.

Maintenant il la sent.
Et plus que la blessure dans sa chair, c'est le coup de canif dans son contrat sur la vie qui lui arrache un cri de loup qui aurait pris le plomb, un cri à vous réveiller un voisin dans son sommeil pendant douze nuits de suite. Réflexion que doit partager l'homme, qui crache au loup de fermer sa gueule et d'arrêter de jouer au con. L'homme est un mal embouché, sans aucun doute.
Antoine lâche le morceau.
"Dans la bouche d'aération".

L'homme redescend de la chaise, ses yeux brillent. De haine. Il se saisit du tablier accroché avec les torchons. Puis avec son doigt, il vérifie que la lame de son couteau est bien aiguisée. Du folklore, de l'esbroufe, pense Antoine. On n'a pas besoin qu'un couteau soit parfaitement aiguisé pour étriper un être humain, pas plus qu'un tablier de cuisine n'empêchera de se foutre du sang partout.

"Je vais te crever, Duverger !
-  Duverger ? Je m'appelle pas Duverger, Moi je m'appelle Cioti, Antoine Cioti, vous pouvez vérifier dans mon portefeuille qui est dans mon blouson sur le portemanteau de l'entrée, je m'appelle Antoine Cioti, Duverger c'est mon voisin du dessus, c'est pas moi."
L'homme marque un temps de doute. Il paraît surpris par la sincérité de la réponse bien plus que par la révélation en elle-même. Seule l'évidence de la vérité peut pousser un homme à répondre avec une telle spontanéité.
Antoine, lui, est hésitant sur la tournure que viennent de prendre les événements. Il n'est pas encore certain que ce soit une bonne nouvelle. Il n'est pas certain que quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, son sort ne soit déjà scellé à la lame du couteau. Les hommes du GIGN pourraient intervenir en cet instant par la fenêtre de la cuisine, les chars de l'armée américaine débarquer par le salon, qu'Antoine continuerait de penser qu'il est mal barré.

A son tour, l'homme grimace.
"Cioti… Mais tu t'appelles vraiment Cioti !", n'apprend-il rien à Antoine, en passant en revue tout ce que le portefeuille recèle de cartes d'identité, de crédit, vitale, de fidélité. Une insulte fuse, aussi le portefeuille au visage d'Antoine. Folklore. Esbroufe.
L'homme se sauve de l'appartement et claque la porte derrière lui. Posture théâtrale. Cliché. Antoine ricane.
Puis il remet à une date ultérieure le temps de souffrir et de se lamenter sur son sort tout bleui. Les mains dans le dos, il attrape le téléphone et compose à l'aveugle le numéro des renseignements. Puis il pose le combiné sur la table basse, s'agenouille au dessus du micro et demande à être mis en relation avec le Duverger du dessus.




***




On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Lorsque, par exemple, on s'appelle Stéphane Duverger, qu'on vient de se coller l'orteil dans le coin de la baignoire et qu'entre l'emmerdeur qui fait ululer votre téléphone et l'excité qui maltraite votre sonnette, on choisit d'aller délivrer la sonnette.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ndla : l'incipit est tiré de "Ravel", de Jean Echenoz.

 


 

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 12:03

 

 

Drôle d'héritage qu'ils ont reçu de leur mère : toute sa crédulité, et sans partage. Et si ce n'est pas héréditaire, c'est alors une tare qu'elle a su leur transmettre pendant toutes ces années d'éducation.
C'est Florian que j'ai eu au bout du fil, le benjamin. C'est lui que je viens d'embobiner. Il avait à peine trois mois quand je suis parti. Cyril, l'aîné, avait deux ans. Et ça faisait déjà cinq années que leur mère était cocue. Elle ne le savait pas, tu penses bien, naïve qu'elle était. Et vu qu'elle ne prêtait que peu d'attention à tout ce qui ne tournait pas autour de son nombril - attention qu'elle a déportée ensuite, il est vrai, sur nos enfants – nous aurions pu dormir à trois dans le lit conjugal qu'elle ne s'en serait sûrement pas rendu compte.
Il a l'air surpris, le gosse. Je dois avouer que ça ne m'a pas laissé si indifférent non plus. Moi qui ne l'ai qu'entendu chialer, je le découvre en tant qu'être "humain". Qu'est-ce qu'il pouvait brailler, ce merdeux... Je ne sais pas comment sa mère a fait pour le supporter, et puis je m'en fous. Mais là, au téléphone, il avait l'air normal. Curieusement posé, mâture, presqu'un adulte. A seize ans, c'est assez surprenant. Mais c'est plutôt une bonne chose, qu'il soit réfléchi. Parce qu'il va réfléchir, et c'est le but. Et si son grand frère est resté le même crétin qu'il était à deux ans, Florian n'aura aucun mal à le convaincre de venir.
J'ai été bref, j'ai juste dit que j'avais des choses à leur révéler sur leur père. Je suis resté suffisamment énigmatique pour susciter la curiosité. Ce sont des gosses, il ne leur faut pas grand-chose pour les exciter. Un inconnu les appelle, leur donne rendez-vous dans un bar pour éclaircir une part du plus grand mystère de leur vie, tu penses bien qu'ils vont se précipiter toutes affaires cessantes.
Je sais qu'ils ont déjà essayé de me rencontrer, c'est mon père qui me l'a dit. Ma mère ne sait pas que j'ai revu mon père, je lui ai demandé de ne pas le lui dire, tout comme j'ai demandé aux gosses de ne rien dire à leur mère non plus. Les mères ça s'inquiète toujours, peut-être même bien que c'est ce qui les rend attachantes. Le vieux supporte ma mère depuis tellement longtemps qu'il sait ce qui préférable pour lui, et lui cacher qu'il a revu son fils en fait partie. Un père aussi c'est con...
Il m'a dit que les garçons leur avaient posé des questions sur moi. D'après lui, ce qui restait le plus énigmatique pour eux, c'est le fait que moi je ne cherche pas à avoir de nouvelles de mes propres fils. Mais bon, il a vu ça avec son regard de vieillard, c'est-à-dire flou. Les vieux leur ont dit qu'ils n'avaient plus de nouvelles de leur fils non plus et les gosses semblaient résignés bien que déçus. Après tout, un père c'est sacré. Il paraît.

J'ai quitté Mathilde en lui annonçant que j'avais quelqu'un d'autre. Elle m'a harcelé un temps sur mon portable, me laissant des messages variant de la colère à l'apitoiement, puis de l'apitoiement à la haine. J'ai changé de portable avant qu'elle ne change encore d'avis. C'est à la même époque que j'ai coupé le contact avec mes parents. Ma mère a fini par retrouver ma trace en interrogeant un ancien collègue qui me faisait suivre mon courrier professionnel. Elle m'a appelé, je lui ai dit qu'elle ne pourrait pas comprendre. Et c'est ce qu'elle a fait : elle n'a pas compris. J'ai déménagé de nouveau et je n'ai définitivement plus eu de nouvelles de toute cette bande d'emmerdeurs. Je n'ai jamais compris pourquoi les gens gaspillaient leur énergie à vouloir à tout prix retrouver des proches qui manifestement ne veulent plus d'eux. Dût-il être leur fils, leur époux, leur père.
Je suis resté un temps avec Sonia puis je l'ai foutue à la porte elle aussi. Elle était tombée enceinte alors qu'elle savait pertinemment que je ne voulais pas de gosses. J'ai appris par la suite qu'elle n'avait pas gardé le bébé, tant mieux pour elle. Elle aurait pu en profiter pour se rapprocher de ma famille, histoire de se rattacher à quelque malheur commun. Mais je sais aussi qu'elle ne l'a pas fait, elle a dû renifler les emmerdes et comprendre qu'il valait mieux pour elle qu'elle se tienne éloignée de tout ça. Elle n'était pas bête, Sonia, elle se serait sûrement bien entendu avec Florian. Mais c'était une femme, avec des désirs de femme et des lubies dans les ovaires. C'est dommage, on aurait dû bien s'entendre, et je pensais d'ailleurs qu'on s'était bien compris. C'est la preuve qu'on ne parvient jamais à vraiment cerner les gens qu'on côtoie, ceux dont on pense tout savoir. D'un autre côté il paraît qu'on ne peut plus vivre avec quelqu'un si l'on n'est plus capable de le surprendre. Dans ce cas...

 

 

 

A suivre...

 

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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 16:56

 

 

 

Cher Monsieur Auchan,


Hier midi, alors que je m'emmerdais dru pendant mon repas, je me suis lancé dans la lecture attentive de l'emballage de la barquette de coleslaw que j'étais en train de boulotter. En effet, comme tout consommateur responsable qui se doigt, je mets un poing d'honneur, à défaut du bras, à décrypter toutes les informations qui me sont données sur les produits alimentaires que j'achète. Note bien que comme tout consommateur responsable, je ne m'inquiète de la composition chimique de mon produit naturel-saveur-du-terroir-trésor-de-France qu'une fois que j'ai acheté ledit produit, histoire de savoir d'où me viendra mon cancer de la thyroïde, quel émulsifiant est responsable de cette protubérance molle sur le front, qu'est-ce qui me cause ce teint verdâtre fluo et quel est le symbole chimique du machin qui me pustule la face. Au moment de l'achat, la seule chose qui m'intéresse sur l'étiquette c'est le prix au kilo, la date de putréfaction et éventuellement le code barre parce que des fois on en trouve des rigolos.
Donc, Monsieur Auchan, alors que je me délectais de mon coleslaw, je tombe truffe à truffe sur la superbe photo qui illustre mon bidule. Je parle là du coleslaw dont j'étais le propriétaire de droit après m'être acquitté de la merdique somme de 2€47, pas de ma bite ! Non parce que "mon bidule", je suis sûr que tu y as pensé, hein gros dégueulasse ? Non et puis ma bite ne baigne pas dans tant de jus que ça. Je suis vulgaire mais c'est parce que tu m'as énervé, alors j'ai le droit, Monsieur Auchan.
En effet, un mélange d'[eau, graines de moutarde, vinaigre, sel, conservateur : sulfite acide de sodium] m'est monté au nez en lisant en regard de la photo la mention "Suggestion de présentation".

Pour mieux que tu te représentes mon courroux façon Guyane, voici ce que j'avais à peu près dans ma barquette :

coleslaw.jpg



Et voici comment tu me suggères de le présenter :
 

coleslaw---suggestion-de-presentation-copie-1.jpg

 

 

Dis donc, Auchan, tu m'expliques comment je fais avec mes morceaux blancs et oranges qui baignent dans un jus beigeâtre ? Je les trie, je les égoutte et je les recolle pour recomposer les légumes à leur état d'origine ? Ou alors je présente à mes convives (oui, car on ne "présente" que lorsqu'on a des invités. Seul, on bouffe avec les doigts directement dans la barquette), donc je leur présente les légumes comme sur la photo, je leur donne un épluche-patate et un coupe-chou, et je les laisse se dépatouiller pour obtenir l'équivalent du contenu de ta barquette ? Ça risque d'être un peu long, j'ai peur qu'on mange la blanquette froide.
Donc on est bien d'accord pour admettre que tu te paies ma bobine ?
Merci.

Tu te fous d'autant plus de ma gueule dans ta rubrique intitulée "Ingrédients". Déjà, "ingrédients", quelle prétention ! Moi j'y vois plutôt le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, tu sais le truc qu'on apprend en Sciences-Phy, avec Napoléon qui mange allégrement des poulets sans payer ? Bref, et en admettant que mon coleslaw se compose bien de tous les produits dont tu dresses l'inventaire, j'ai en revanche du mal à comprendre la mention "Traces éventuelles : céleri, lait, blé, poissons, crustacés, mollusques".

Je n'invente rien, je te joins ci-bas la photo de l'emballage.

Je veux bien t'accorder, dans ma grande mansuétude que d'aucuns qualifient de faiblesse, la présence éventuelle de céleri. Admettons pour cela que les légumes soient ramassés par des aveugles, ou des alcooliques ou des parisiens, bref, par une sous-race incapable de distinguer un céleri d'une carotte, même en plein jour. Et encore, il faudrait que ce soit des intérimaires, des gens qui travaillent épisodiquement, vu qu'on n'en trouve que des traces. Et encore, le gars avec ses lunettes noires, sa canne blanche, son chien, qui chante de la soul à longueur de journée, qui se fait écraser à chaque fois qu'il traverse et qui tient son coupe-chou par la lame, on n'est même pas sûr qu'il soit aveugle puisque les traces ne sont qu'"éventuelles". Si ça se trouve, il est juste parisien.
Admettons aussi pour le blé. Il y a de l'huile de colza au nombre des ingrédients, et le gars qui a ramassé le colza a fait un excès de zèle pour une raison inconnue (il est de droite, c'est un fayot, il n'était pas pressé de rentrer chez lui par peur de tomber nez à nez avec l'amant de sa femme) et il a fauché un rang de blé du champ voisin.
Admettons.
Bon, déjà pour le lait, c'est moins fastoche à comprendre. J'imagine que la cueillette des légumes se déroulant à la campagne et qu'il y a toujours une vache qui traîne plus ou moins par là, notre intérimaire éventuellement pianiste a pu dire à un moment donné : "Hey les gars, c'est pas banal, quand je tire alternativement sur ces quatre carottes, ça fait meuh et j'ai les bottes toutes mouillées !".
Admettons.
Déjà moins, mais admettons.

Mais pour les poissons, les mollusques et les crustacés, là mon inventive compréhension se heurte aux limites de mon entendement. Non parce que je sais pas si t'as déjà vu un mérou, une langoustine ou une coquille Saint-Jacques, mais ça ne ressemble en rien, mais vraiment !, à un chou blanc, une carotte ou même un céleri. Même en suggestion de présentation. Même pour un parisien qui ne serait jamais allé au Salon de l'Agriculture. Ça peut pas toujours être de leur faute, faut savoir être raisonnable quand on se fout de leur gueule.
Et puis ça ne se trouve pas au même endroit du tout, t'en as bien conscience, Monsieur Auchan ? Les légumes ça se ramasse aux champs, justement, et le mérou et compagnie dans la mer. Faut quand même avoir de très grandes bottes pour ne pas s'apercevoir de la différence. Certes, si c'est arrivé une fois en Vendée après les inondations et qu'on a pu entendre du fond de la campagne un "Hey Gilbert, t'es en train de traire un mérou", c'était y'a longtemps. Et je suppose que les règles d'hygiène qui te sont imposées sont suffisamment strictes pour qu'à un moment donné de la chaîne y'ait pas un gars qui ait remarqué que les carottes avaient des yeux ou qu'il fallait ouvrir le chou blanc avec un couteau à huîtres.
Alors  je me dis que comme dans les ingrédients on trouve l'eau et le sel, ben peut-être que des fois, pour gagner un voyage, vous balancez carrément dans le mélange un seau d'eau de mer, jetant probablement avec l'eau du bain un bernard l'ermite un peu trop curieux. Mais tu ne ferais quand même pas ça, Monsieur Auchan ? Hein gros dégueulasse ? Non parce que dans ce cas on peut s'attendre un jour à la mention "Traces éventuelles de : pétrole, tuba, Eric Tabarly". Ça fait peur.

D'ailleurs ça m'amène à une question : comment sais-tu que l'on peut éventuellement trouver des traces de tout ça dans ton coleslaw ? Tu as déjà recensé des cas d'étouffement par ingestion d'une arête ? Quelqu'un vous a écrit pour râler que son coleslaw avait un arrière-goût de bouillabaisse ? Un type s'est fait pincer le nez par un crabe en reniflant sa barquette ? Alors dans ce cas, si moi j'appelle "Auchan à votre écoute" en geignant que j'ai trouvé une roue de voiture dans mon coleslaw, est-ce qu'à l'avenir tu signaleras sur l'emballage "Traces de pneus" ?Hein, t'en penses quoi, ce serait super la déconne ? Moi en tous cas ça me fait marrer, mais c'est vrai que je suis assez bon public avec mes propres blagues.
L'autre hypothèse, c'est que tu n'as jamais pu vérifier la présence de toutes ces saloperies, mais que tu as anticipé afin de te couvrir en cas de plainte. "Oui Madame, votre fils s'est fait bouffé le bras par un requin en mangeant du coleslaw, et c'est regrettable, mais on vous avait prévenus sur l'emballage, alors forcément si vous n'en faites qu'à votre tête...". Mais dans ce cas là, comment vous décidez de ces traces éventuelles ? C'est statistique ? Genre "73% des aliments contiennent du blé, bon ben y'a pas de raison qu'il n'y en ait pas dans notre coleslaw, merde, pourquoi ce serait toujours les autres ?". Et les mollusques, pourquoi les mollusques ? Pourquoi pas des traces de pintades, de rhinocéros ou de dragons ? Vous faites un brainstorming pour en décider ?
"Bon les gars, histoire de pas être emmerdés, faut imaginer de quoi pourrait bien crever un client qui aurait bouffé du coleslaw Auchan. Allez-y, balancez vos idées.
- Ben moi j'ai un beau frère qui est mort en avalant un kilo de farine, il avait fait un pari avec un copain, et il est mort étouffé.
- Bon, alors note : traces éventuelles de blé. D'autres idées ?
- L'autre jour au self, on a vu un gars faire une allergie à la paëlla. Il est tombé par terre en se tenant la gorge, il était tout rouge et avait la tête qui gonflait et les yeux qui se désorbitaient et la langue plus grosse qu'un bras de bébé, y'a un type qui a dit qu'il fallait surtout pas y toucher, que ça ressemblait à un œdème de Quincke et que ça pouvait nous péter à la gueule d'un moment à l'autre.
- Ouais mais on va quand même pas mettre traces de paëlla dans notre coleslaw ? De toute façon vous vous lavez toujours les mains après la cantoche ? Hein les gars ? Hein ? Bon, ok…
- On n'a qu'à mettre "traces de poissons et de crustacés" !
- Les moules c'est pas plutôt des mollusques ?
- J'en sais rien, je confonds toujours… Les gallinacées c'est quoi ?
- C'est les mammifères qui pondent du lait, je crois.
- Bon ben note tout ça, et puis rajoute huile de colza.
- Pourquoi "huile de colza" ?
- Ben… l'autre jour j'étais en train de manipuler de l'huile de colza et y'avait les cuves à coleslaw à côté, tu sais c'était après le pot de départ de Roger et…
- Ok, rajoute huile de colza."

Bon allez, je vais arrêter de t'enquiquiner pendant les heures d'autopsie, et puis j'ai d'autres chats à jeter à la rivière. Je ne peux tout de même pas m'empêcher de penser qu'un jour le blé, le lait et l'océan constitueront la liste des ingrédients de ton coleslaw et que tu auras l'honnêteté de préciser "Traces éventuelles de : chou blanc, carotte, oignon".

Dans l'attente Queshua, veux accepter, Monsieur Auchan, la considération de mes sentiments dubitatifs. Bisous.

 

 

 

Stipe


PS : j'ai perdu un portefeuille en cuir, marron. Je suis sentimentalement attaché aux pièces de monnaie qu'il y a dedans, alors si jamais tu le retrouves dans ton coleslaw, t'as qu'à me le glisser sous la porte. Merci Monsieur Auchan.

 

 

 

coleslaw---emballage-copie-1.jpg

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Published by Stipe - dans Humeur
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