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Qui Ça?

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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 14:45


Ecrit pour un concours dont je ne me souviens plus du thème ni de ce qu'il y avait à gagner. Mais je me rappelle parfaitement avoir été hors-sujet et avoir perdu.

 

 

 

Je m’appelle Laura Seymour. Je suis une romancière reconnue, mes livres se vendent sans difficulté et certains obtiennent des prix dans des concours organisés par des magazines féminins. Et j’ai tué un homme. Le crime parfait : on a retrouvé le corps, on connaît l’identité de l’assassin, mais on ne m’a jamais soupçonnée.
Mon éditeur est un pauvre type. Un sale macho qui commence à voir d’un mauvais œil le fait que je m’enferme, selon lui, dans un style peu flatteur : le roman à l’eau-de-rose. Il me serine sur mes héroïnes déçues par les hommes ou plutôt, à en croire son jugement exempt de tout propos sexiste (n'en doutons pas…), par des caricatures d’hommes. Bien sûr, à la fin elles découvrent le Grand Amour, le type à dix contre un, mais nanti d’une beauté intérieure aussi avantageuse que son physique, si on y regarde bien. Et le bellâtre du début, celui qui jouait la sérénade sous le balcon et promettait monts et merveilles, mais qui se barre avec la première greluche lui montrant ses genoux, ce fieffé crétin là se retrouve le bec dans l’eau avec obligation d’y réfléchir à deux fois le prochain coup.
Je suis parfaitement lucide sur mon œuvre. Je sais combien je joue avec le romanesque, j’ai conscience des attentes de mon lectorat et je ne fais que lui fournir sa came, le petit rail de coke qui lui fera briller les yeux. Je n’ai aucun doute sur le fait que la vraie vie est bien plus cruelle, et aussi bien plus simple, et qu’on s’entiche plus facilement de l’étalon donné favori que du bourricot outsider avec de la beauté à l'intérieur. Mes histoires donnent des leçons de vie, parlent des apparences, de la sincérité, de l’apprentissage de l’amour, et à la lecture de mes romans on estime connaître un peu mieux l’humain et ses travers. On se promet alors qu’on appliquera ces préceptes, car la vie est tellement plus belle lorsqu’elle se déroule comme dans un livre. Mais au final, plutôt que d’aller regarder ce qui brille dans le caillou, on va irrémédiablement chercher à voir comment on pourra s’accommoder du diamant. Personne n’est dupe, tout le monde y trouve son compte mais il faut croire que mon éditeur est un homme d’une rare acuité intellectuelle, puisqu’il estime que je vaux mieux que ça. Il aimerait que je profite de ma notoriété pour me lancer dans le polar. Et pour ça il a eu une idée de génie : raconter les enquêtes d’un privé, un type qui serait un peu alcoolo, un peu mal rasé, un peu bagarreur, et qui tomberait toutes les femmes qui croisent son chemin.
Mon éditeur est donc un crétin d'eau douce, mais il ne m’a pas vraiment laissé le choix, arguant du fait qu’il en allait de la renommée de la maison d’édition. J’ai donc fini par céder à son baratin et me suis lancée dans l’écriture d’un polar.

S’il m’était assez confortable de me glisser dans la peau des héroïnes de mes précédents romans, j’ai eu en revanche toutes les difficultés du monde à faire vivre mon détective. Autant je pouvais aisément m’identifier à la nunuche qui couche le premier soir et n’entend plus parler du play-boy dès le lendemain matin, autant j’endossais difficilement la panoplie du parfait macho saoulard et qui se veut spirituel dès qu’il ouvre la bouche. Alors pour tenter d’évoluer dans des eaux moins troubles, j’ai brossé le portrait-robot de l’indéfectible Casanova de mes précédentes histoires et lui ai adjoint l’intelligence, l’impertinence et la répartie de mes habituelles héroïnes. J’obtins un type avec la classe naturelle d’un Georges Clooney, le charisme impertinent et la descente de Charles Bukowski, le corps d’Iggy Pop et aussi spirituel que Woody Allen. Je venais ni plus ni moins de réinventer James Bond. Un homme comme on les aime, qui déclenche des gloussements flattés chez les femmes à qui il pince les fesses et provoque des crises aiguës d'apoplexie quand il s'allume un cigarillo. J'en fus même reconnaissante à cet idiot d'éditeur de m'avoir permis cet exercice de style qui sortait de mes caricatures de pétasses.
Je prêtai à mon héros des accessoires tels qu'un appartement sur Broadway, un Beretta planqué dans le tiroir, un borsalino sombre et une mère au téléphone. Je le baptisai Lew Brockman, parce qu'un détective s'appelle Lew ou Jon, et parce que Brockman est un nom qui fait brun ténébreux. Et je lui confiai une enquête avec mari disparu et femme éplorée.

Bien sûr, la veuve (on avait rapidement retrouvé Paul Rutherford, le mari disparu, à l'arrière d'une Pontiac, une balle logée entre les omoplates) s'était très vite retrouvée dans le lit du détective. Je pris un délicieux plaisir à décrire la scène d'amour, avec au programme orgasmes multiples, corps à corps langoureux, mots doux glissés à l'oreille et cigarette de l'après, partagée sur le balcon. Le Lew était entré dans la bergerie et les brebis allaient se jeter dans sa gueule grande ouverte avec l'énergie du désespoir.
Ce fut ensuite Angela, la tenancière d'un boxon sur la cinquième et dont le macchabée était client, qui tomba sous les charmes de mon détective. Puis ce fut au tour d'une mystérieuse héroïnomane de connaître la couche de Brockman. Il découvrit un peu plut tard qu'elle n'était autre que la fille en première noce de Madame veuve Rutherford. Après qu'il a eu donné du poing avec le dealer de la junkie, débarqua une dénommée Lisa, serveuse dans un club obscur, et qui ne put résister aux charmes de mon héros. Mais je crois que c'est lorsqu'intervint Marion, la maîtresse, que je compris que j'étais jalouse de toutes ces femmes.

J'avais beau retourner le problème dans tous les sens et faire connaître à Lew son premier camouflet (une biture au bourbon qui l'amena à faire du grabuge dans la rue et à se faire coffrer deux jours par ce salopard d'agent Vince Conelly pour barouf caractérisé), le fait est que j'étais tombée amoureuse de mon gaillard. Et cela n'avait rien à voir avec la passion qui peut classiquement unir un artiste à son œuvre. Non, j'étais face à l'amour le plus évident qu'une femme puisse éprouver pour un homme. Des papillons voletaient dans mon ventre dès que je pensais à lui (donc tout le temps), une myriade de poignards se plantaient dans mon cœur s'il regardait une autre fille (donc tout le temps), les larmes inondaient mon lit lorsqu'il n'y était pas. Donc tout le temps. Aucun homme n'avait suscité chez moi autant de sentiments extrêmes, et il avait beau souffrir de tous les défauts dont je l'affublais, force était de constater que j'en étais raide dingue. J'étais devenue malgré moi une de mes héroïnes guimauves qui s'amourachent pour un sourire carnassier. A la différence près que je jouissais du pouvoir fantasmé de modeler mon Apollon comme bon me semblait. Il ne tenait qu'à moi de susciter chez lui la réciprocité des sentiments. Lew allait tomber amoureux de moi car j'en avais décidé ainsi.

Je lui collai donc Marion dans les pattes, ou plutôt dans les bras. Marion avait été la maîtresse officielle de Rutherford. Rien de passionnel bien sûr, pas plus qu'elle n'était intéressée par son argent, mais elle entretenait avec lui une relation durable pour des raisons que Lew allait s'appliquer à découvrir dans les dernières pages. De toute évidence, cette femme était mon alter-ego. Je l'avais façonnée à mon image, ou tout du moins à l'image que je me faisais de moi, en toute objectivité : sensuelle, fatale, et dotée d'une force intérieure qui masquait une trop grande sensiblerie affective.
Elle ne succomba pas immédiatement aux charmes de Lew. En tous cas, elle n'en montra rien. Mais parallèlement à ses manœuvres d'approche, l'enquête de Lew avançait. Et plus il en découvrait sur la vie de la jeune femme, plus il avait la certitude qu'elle avait dû traîner près d'une Pontiac avec une arme à feu à la main. Et plus il la désignait comme coupable, plus il en devenait amoureux.
De mon côté, je découvrais la sensibilité de Lew, je m'étonnais de son acuité intellectuelle et je sentais plus que jamais que le double piège se refermait sur moi. Aucun homme n'était jamais parvenu à faire la lumière sur mes zones d'ombre et voilà que ce type était sur le point de confondre Marion et de mettre à nu sa personnalité. De me mettre à nu. Et je craignais l'effeuillage final.
Dès lors, elle et moi devions nous accaparer Lew avant que ce ne soit lui qui nous mette le grappin dessus.

Lew Brockman avait donné rendez-vous à Marion chez lui, dans sa garçonnière. Il avait des choses à mettre au point avec elle, lui avait-il dit au téléphone. Elle se présenta à lui encore plus belle, encore plus fatale que d'habitude. Lew n'eut pas le temps de lui proposer un café que déjà ses lèvres se posaient sur celles de sa nouvelle amante, tandis que sa main experte se jouait de la fermeture éclair de ma robe. Il l'entraîna dans sa chambre et nous fîmes l'amour plusieurs fois, sans relâche, sans échanger un mot. Alors que je reprenais mon souffle, il devint subitement plus grave et entreprit d'aborder le sujet pour lequel il l'avait fait venir. Il n'en eut ni le temps ni le loisir car le corps de Marion décupla subitement, et l'amante devint religieuse.
Je le dévorai tout cru et refermai mon roman en laissant Marion aux mains de la Justice.

Mon éditeur faillit s'étouffer à la lecture du manuscrit. Il me le balança au visage en me hurlant que c'était nullissime, que la fin était bâclée, qu'il ne manquait plus que les petits hommes verts et Godzilla, et que c'était une vision ultra-féministe des relations amoureuses. Curieusement, il n'avait jamais rien trouvé à redire sur la condition de la femme dans mes précédents romans…
Il fut retrouvé quelques jours plus tard dans mon nouveau manuscrit, à l'arrière d'une Pontiac, une balle logée entre les omoplates.

 

 

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Published by Stipe - dans Nouvelles
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commentaires

Milène se déchaîne 12/09/2013 18:02

Brrrr, pardon Grand Maitre de la chute Scoubidou! Je suis un peu dissipée et inattentive ces derniers temps... Je m'en vais aller lire un peu de BHL pour me punir!

Milène se déchaîne 12/09/2013 17:24

Je ne me rappelle plus! Mais effectivement, ça tombe à propos sur le post à l'eau de rose

Stipe 12/09/2013 17:27



et bien si tu avais suivi, depuis quelques temps je ne poste que des inédits ! Donc pas étonnant que tu ne t'en souviennes plus ;)

et je l'ai posté sans aucun rapport avec quoi que ce soit d'extérieur à ce blog (mais il arrive que le hasard fasse bien les chauves).



Milène se déchaîne 12/09/2013 17:13

C'est un vieux truc ça?

Stipe 12/09/2013 17:18



oui, ça doit avoir deux ans.