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Qui Ça?

  • : Stipe se laisse pousser le blog
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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 07:00

-  Dis papi, tu me racontes la guerre?
-  Pourquoi ça, p'tit con ? Tu vas pas à l'école ou quoi ? T'as pas de sac, pas de chaussures ? Tes parents n'ont pas de voiture pour t'y conduire ? Il fait trop froid. Y'a autre chose de plus intéressant à la télé ?
-  Si, on nous a appris la guerre. Mais le maître il a dit comme ça que ce serait bien que nos papis ils nous en parlent, comme ça.
-  Ah ça, dès qu'ils peuvent sous-traiter, ceux-là... Alors tu veux savoir quoi, p'tit con ? Les charniers, l'odeur des corps en décomposition ? La collaboration, le commandement, les rafles ? C'qu'on bouffait, c'qu'on chiait ? Pourquoi on pleurait, comment sont morts les copains, si les boches sont tous blonds ? Tu t'interroges sur la façon d'enterrer à la va-vite, sur les astuces à connaître pour torturer l'ennemi ? T'aimerais savoir si vaut mieux crever en sautant sur une mine ou en prenant une balle dans la nuque parce qu'on a voulu déserter ? T'as des questions sur comment nos femmes se faisaient baiser pendant que nous aussi, sur comment elles pleuraient quand elles voyaient arriver les gendarmes au bout de l'allée ?  "Votre mari doit partir au front", "Votre fils est mort au front", "Fotre front est une infitazion", lequel préféraient-elles ne pas entendre ? Et qui de l'allemand ou de la maladie est le pire ennemi, ça t'intéresse ? Croupir dans la boue ou crever debout, lequel est le plus glorifiant ? Qui du tirailleur sénégalais qu'on envoie à l'abattoir ou du déporté juif qu'on envoie au "détail de l'Histoire" est le plus à plaindre, tu prends le risque de choisir ?
Est-ce que c'est écrit dans tes bouquins qu'on ne tirait pas sur l'ennemi pour les trois couleurs mais juste parce qu'un boche en moins c'est une chance de survie en plus ? Et ton instit, il vous a dit combien de kilomètres de boyaux ça représentait tous ces corps éventrés ? Peut-être que tu hésites : vaut-il mieux mourir en héros ou vivre en planqué. Combien de vies de trouffions vaut une vie de colon ?
Et quoi, c'est le 11 novembre alors on s'oblige un devoir de mémoire ? On vous apprend que la guerre c'est mal et que t'as qu'à demander à ton papi si tu m'crois pas ! Je suis pas un héros, je suis juste un survivant. Et pareil pour tous les morts, c'est juste des malchanceux. On n'est pas un héros quand on se fait trouer le crâne et qu'on se rend compte que le casque ça protège plus de la pluie que des balles. On n'est pas un héros quand on tire sur des bonshommes qu'on connaît pas et qui nous connaissent pas. Personne ne s'est jamais demandé si on n'aurait pas préféré des excuses plutôt que des médailles, collectionner des timbres plutôt que des honneurs ? Et vas-y que j'commémore, et vas-y que j'me souviens. On ferait bien mieux de rester chez soi et d'avoir honte plutôt que de se geler au garde à vous à écouter chouiner une trompette. Et tous ces monuments que même les pigeons viennent chier dessus, on les fleurit parce qu'on n'a jamais été foutu de faire pousser quoi que ce soit sur la pierre, sinon des illusions perdues. On y fout des gerbes, ça s'appelle comme ça, c'est pas moi qui l'dis. On y dépose des couronnes, couronne de quoi ? Du roi des cons ? On compte les morts, d'une guerre ou de l'autre, on se dit que le match aller était plus dégueulasse que le match retour. On nous dit qu'on a gagné. On a gagné quoi ? Le droit de rejouer ? Moi je me serais contenté d'un filet garni plutôt que d'une fanfare à la con.
Je n'ai plus envie de me souvenir, plus envie de raconter. Le souvenir c'est le cancer de la mémoire, les commémorations sont rien moins que des soins palliatifs. Et les poilus n'aiment pas ce genre de chimio, tu sais. Depuis que j'en suis revenu, y'a pas un seul putain de jour qui ne se passe sans que je ne tremble de peur, pas une seule nuit sans qu'un boche ne vienne me tuer dans mon sommeil. De toute façon, la guerre on n'en revient jamais. Notre corps retourne à la maison, à quelques amputations près, mais notre tête elle reste là bas, à se battre pour la délivrance.  Moi ma libération, je l'attends de la part d'un allemand. Même qu'il s'appelle Alzheimer. Qu'il m'embarque, avec mes médailles et mes trouilles, et qu'il vous laisse l'hypocrisie de me pleurer.
T'y diras tout ça à ton maître ? Et pour tous tes copains de classe qui manquent à l'appel parce qu'ils n'existent pas, parce que leur arrière grand-père a eu le mauvais goût d'y rester, il va leur arriver quoi ? Ils vont avoir un zéro ? Tu vois, p'tit con, un papi qui raconte la guerre, c'est un papi vivant. Et un papi vivant, c'est un papi qui le regrette.
-  N'empêche, t'es quand même plus rigolo quand tu enlèves ton dentier et que tu imites la tortue...


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commentaires

emmanuelle grangé 18/11/2009 11:03


Lettre d’un soldat à son père

Cher papa
Quand tu seras debout au-dessus de ma tombe
Vieux fatigué solitaire
Que tu verras mon corps se recouvrir de terre
Toi en haut, papa, et moi dans la pénombre
N’essaie pas de prendre une posture inspirée
Tête haute regard fier
Profite bien, papa, de notre ultime chair à chair
Bientôt tu n’auras plus que tes yeux pour pleurer
Ne retiens pas tes larmes oublie la dignité
Ne joue pas les vainqueurs
Demande-toi plutôt, papa, si c’est à ton honneur
D’avoir soudain un fils étendu à tes pieds
Ne parle surtout pas de ton dur sacrifice
Le sacrifice c’est moi seul qui l’ai fait
Garde tes grands mots, papa, ils seront sans effet
Je n’entendrai plus rien au fond du précipice
Cher papa
Quand tu seras debout au-dessus de ma tombe
Vieux fatigué solitaire
Que tu verras mon corps se recouvrir de terre
Papa, demande-moi pardon.



-Hanokh Levin-


Stipe 23/11/2009 13:39


superbe, ce texte ! Merci d'être venue en illustrer le mien.


emmanuelle grangé 18/11/2009 10:48


belle tirade de mémoire avec en final ton humour tortue pour arrêter au coin de l'oeil la larme.
Mais pourquoi ce papi, poète d'enfer (prends ça pour toi),lance-t-il: "T'y diras tout ça à ton maître" plutôt que tu diras ?


Stipe 18/11/2009 10:53


prépare-toi à te faire insulter par SMS !!!


lynette 17/11/2009 23:06


il a raison papi, ils sont chiants ces gamins à toujours poser des questions pas possibles auxquelles on n'a pas envie de(ne sait pas ?) répondre ... j'ai beaucoup aimé, tellement de vérités
là-dedans. sus aux commémorations !


Henriette 17/11/2009 22:55


Bon sang...Mais comment j'ai pu passer a coté de celui-la moi ? J'adore ton grand-père.. Il a la verve du vivant et les regrets du résigné... Bordel, il m'en aurait fallu un comme ça a ma
commémoration.


Stipe 18/11/2009 09:49


il aurait été capable de râler parce qu'il faisait trop froid... :-p


Paul Do 17/11/2009 19:40


Pauv' papi. Pauv' de nous. Et le petit Jesus? Né au tournant du siècle des extinctions, il aurait été envoyé au front, aurait traversé le No man's land, aurait eu la gueule cassée en restant planté
à tendre la joue, se serait vidé d'une partie des tripes sous les gaz, aurait été accusé de pactiser avec le boche, aurait fait la queue pour se faire crucifier, se serait fait descendre accroché
au barbelé, enterrer par un char, le troisième jour aurait été retué et serait parti dans une cabane (tu vois, je te suis). Putain de polichique


Stipe 18/11/2009 09:41


et ça nous aurait fait des jours fériés en moins ! (surtout quand ils tombent un dimanche)