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Qui Ça?

  • : Stipe se laisse pousser le blog
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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 21:43

 

 

 

Il souligna ses yeux d'un peu de blanc, ajusta son chapeau pour qu'il ait l'air parfaitement désordonné et ébouriffa une fois de plus les deux touffes de cheveux frisés qui débordaient au dessus de ses oreilles. Il sourit au miroir qui lui renvoya l'image d'un clown de cirque minable qui sillonne la campagne. Cette nuit, il troquerait son costume rigolo contre sa panoplie de voleur de poules, demain il conduirait un camion derrière lequel seront attelées trois remorques et après-demain il irait coller des affiches dans un autre village, pour avertir les ploucs qu'ils auront droit à trois séances de leur divertissement annuel. Mais pour l'heure, il était le rigolo de la soirée et il se savait attendu. Pas autant que les lions, certes, mais suffisamment pour que cette pensée l'incite à porter machinalement la main sur la bouteille de whisky qui traînait allongée sur la coiffeuse. L'alcool lui arracha la gorge, il toussa et reprit une rasade pour apaiser la brûlure. Il posa la main vers son cœur et sentit le remous qui lui assura la présence de la poche d'eau sous sa veste. Puis il tendit l'oreille et perçut les notes de la Chevauchée des Walkyries. L'orchestre entamait le prélude, il estima qu'il lui restait un peu plus de deux minutes avant son entrée en scène. Il se leva, attrapa son nez rouge sur la tablette et le mit au fond de sa poche, puis jeta un ultime coup d'œil au miroir. Celui-ci lui confirma qu'il était bien le clown d'un cirque minable qui sillonnait la campagne. C'est le miroir qui le disait, lui il savait qu'il valait bien mieux que sa sixième place sur le programme de la soirée. Les soirs de bon whisky, il lui prenait de rêver qu'il était le clou du spectacle, que les lumières s'éteignaient sur lui et qu'il disparaissait sous les ovations du public. Un commis, d'office, qui tenait le rôle de palefrenier, ouvrit la porte de sa caravane.
- Ça va être à toi, le clown !
- J'arrive...
Ignorant le clin d'œil que lui adressa la bouteille, il sortit un sifflet à roulette de sa poche et s'adonna à son rituel d'avant l'entrée en scène en sifflant un coup long, un court et à nouveau un long, puis il sauta hors de la caravane. Il longea le chapiteau et s'arrêta pour écarter un pan de la toile. Le public était en nombre, les péquenauds étaient de sortie du dimanche, un jeudi. Le commis lui apporta son poney, il le chevaucha, porta la main à son cœur et se rassura une nouvelle fois en y sentant le remous de la poche d'eau. L'orchestre jouait le final et il se concentra sur ses ultimes notes qu'il appréciait autant qu'il les redoutait. Il entendit le roulement de tambour, apprécia le court silence qui précédait le coup de cymbales et se laissa galvaniser par les applaudissements qui accompagnaient la sortie de piste des chevaux. L'écuyer passa à côté de lui en trottinant et lui lança un "A toi de jouer, le clown !". C'était son tour.

Son entrée sur la piste, il l'avait soigneusement établie en fonction du numéro qui le précédait : alors que les chevaux venaient de terminer leur show majestueux, il se présentait au public à califourchon sur un poney qu'il chevauchait à l'envers. Le poney trottina autour de la piste, au plus près des enfants installés traditionnellement aux premiers rangs, et se dirigea vers la sortie. Juste avant que l'animal ne quitte la scène, le clown se projeta en avant et s'écrasa face contre terre sur le sable. Quelques timides applaudissements et un ricanement saluèrent son premier effet comique. Il se redressa et tandis qu'il époussetait sa veste, le poney revint derrière lui pour lui asséner un coup de tête dans le postérieur. Le clown s'étala à nouveau de tout son long et le visage dans le sable, il attendit la réaction du public avant de se relever. Il ne perçut qu'un silence inhabituel, mais conscient de la difficulté à faire rire d'entrée, il ne prit pas ombrage de ce mutisme et se releva. Il frotta son visage en criant des "aïe aïe aïe" stridents et, par un tour de passe-passe qu'il savait maîtrisé, il enfila son nez rouge discrètement. Puis il découvrit son visage au public et dans un geste très théâtral, écarta les bras pour se présenter. En réponse du public, aucune réaction.
Aucune réaction non plus lorsqu'il laissa tomber sur sa tête les trois pommes avec lesquelles il jonglait. Il s'arrêta un instant et observa le public. Tous les yeux étaient pourtant braqués sur lui, certains se démanchaient même le cou pour mieux le voir. Il s'approcha d'un enfant et lui demanda de respirer la fleur en plastique accrochée à sa boutonnière. Les lèvres de l'enfant tremblaient, il semblait chercher du regard l'aide de ses parents installés un peu plus loin mais n'obtint comme réponse qu'un hochement de tête mal assuré de la part de son père. Alors il regarda le clown tristement et s'exécuta timidement. Ce dernier éclata d'un rire aigu lorsque le visage du gosse se retrouva aspergé d'eau. Le gamin se mit à sangloter silencieusement et partit rejoindre ses parents en reniflant.

Il commençait à être désemparé. Il savait qu'il lui suffisait de déclencher les premiers rires pour que tout s'enchaîne alors et que l'hilarité s'installe automatiquement, mais ce premier rire ne venait pas et il commençait à épuiser la liste de ses meilleurs numéros. Il se dirigea vers sa malle disposée au milieu de la piste. Il sentait tous les regards sur lui, comme autant de poignards lancés dans son dos. Dans sa malle, il prit sa tarte à la crème et repartit affronter son public. Il s'avança vers le premier rang maladroitement, tentant de dissimuler ses tremblements derrière une façade de gestes exagérément maladroits, ridicules. Au fur et à mesure qu'il s'approchait des sièges, à la recherche d'un complice de circonstance, les gens se reculaient, détournaient les yeux, certains se levaient et quittaient le chapiteau. De dépit, il porta son choix sur un homme immobile, qui tentait de garder une posture stoïque malgré son inquiétude, comme en témoignaient ses œillades en coin. Alors qu'il allait se jeter sur lui en s'empêtrant les pieds, et s'écraser le visage dans sa propre tarte, l'homme devança son geste en se levant, et le gifla. Il resta figé un instant et observa l'homme qui s'était rassis. Celui-ci avait repris sa posture immobile et regardait droit devant lui. Puis il étudia le public, d'où il lui avait semblé entendre un ricanement : tous les yeux convergeaient vers le centre de la piste, là où il était censé se tenir. Alors, d'une démarche fantomatique, il retourna à sa place. Il se plaça à nouveau face à son public et affronta tous ces regards impassibles. Sa joue le brûlait, son oreille droite sifflait encore et le silence lui perçait la gauche.
Est-ce par pudeur ou par dépit qu'il se balança sa tarte au visage ? La réaction ne se fit pas attendre, toujours la même : aucune. La crème lui donnait l'avantage de ne plus voir les gens, de ne plus affronter leurs regards. Il resta un long moment prostré ainsi, le visage caché par la crème, attendant que... Que quoi ?
Il s'essuya les yeux, le décor n'avait pas changé : toujours les mêmes regards vides braqués sur lui. Le seul bruit perceptible était celui de sa respiration haletante. Alors il voulut briser ce silence, parler, demander, réveiller peut-être... Il ouvrit la bouche mais comme dans un mauvais rêve, aucun son n'en sortit. Réunissant toutes ses forces autant que sa colère, il poussa un long hurlement qui recouvrit le silence. Il entendit enfin de l'agitation, mais dans son dos. Tandis que l'orchestre se mit à jouer le final, il perçut derrière lui des chuchotements nerveux, le reste de la troupe semblait disposé à organiser la fin du numéro... Le public restait toujours aussi coi, en revanche. Alors il sortit son sifflet et s'époumona sur la roulette. Lorsqu'il entendit des pas se précipiter sur lui, il se mit à courir, en sifflant de plus belle, narguant ses poursuivants. Deux types le rattrapèrent pourtant et le plaquèrent au sol. Un troisième se jeta sur son dos, le maintint au sol d'une pression du genou dans les côtes, puis lui écrasa le visage dans le sable pour que cesse le tintamarre. Le type finit par lui couper le sifflet lorsque celui-ci vint se coincer dans sa gorge. Le numéro était fini.

Malgré sa suffocation, il perçut les applaudissements qui commençaient à se lever des premiers rangs, ainsi que les rires qui se déclenchaient enfin. Les mains battaient de plus en plus fort en gagnant les rangs suivants, les rires gonflaient et volaient en éclat sous le chapiteau. Dans un dernier effort, il parvint à tourner la tête et put voir un public debout, hilare, au regard pétillant de jovialité. Son propre regard s'embua tandis que l'air se raréfiait dans ses poumons, et lorsqu'il poussa son dernier souffle sous la plus belle ovation du public qu'il n'ait jamais reçue, il ne put s'empêcher de réprimer un sourire de fierté.

 


 

 

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Published by Stipe - dans Nouvelles
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commentaires

fragon 19/05/2010 18:37


ça déchire !
Un des meilleurs textes de clown que j'ai pu lire jusqu'ici.
Noir, évidemment, noir... donc... qui met mal à l'aise.


Stipe 19/05/2010 19:00



j'ai toujours été mal à l'aise devant un clown qui ne me faisait pas rire...



franckanto 11/05/2010 15:03


de toute facon, les clowns c'est meme po drole


Stipe 17/05/2010 13:00



il n'a eu que ce qu'il méritait, je suis bien d'accord !



Milène se déchaîne 11/05/2010 14:34


Alors pour dire vrai, je me suis fait violence pour lire cette histoire moi la clownophobe patentée... sans avoir de pitié pour le clown...


Stipe 17/05/2010 12:59



j'espère bien, que tu n'as pas eu pitié ! Et encore, j'ai hésité, à la fon je voulais le jeter aux lions !



sophie 11/05/2010 11:14


Terrible!


Jérôme 11/05/2010 09:37


http://www.dbrock.net/artistes/albums/covers_002472.jpg


Stipe 17/05/2010 12:56



un vieux fantasme, oui...