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Qui Ça?

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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 00:01

 

 

(le début de la discussion est par ici)



Le lendemain matin, ils arrivèrent devant le chêne avec une heure d'avance sur l'horaire. Le soleil semblait se résoudre à l'automne et serait sûrement moins impertinent que les jours précédents. Le vieux cala son coin dans l'encoche du chêne, qui se marra. Ça le chatouillait, expliqua-t-il. Le vieux père pris la résolution de l'ignorer et entreprit le tronc sans broncher. Le chêne, en revanche, semblait plus loquace, alternant ricanement nerveux et jérémiades exagérées.
"Bon, arrêtez maintenant !". Le vieux posa sa hache, cracha en l'air en représailles au ciel et de dépit, s'assit sur l'humus et caressa machinalement la tête de son chien.
- Alors donc, vous parlez ?
- Oui, et ?
- Et ça me désoblige à la tâche. C'est pas rien, un arbre qui parle, faut me comprendre aussi.
- Certainement... Pourtant, tous les arbres vous parlent quand vous leur tapez dans les genoux.
- Foutu chêne en bois d'menteur, j'ai jamais entendu un arbre me parler. Ou alors il parle en arbre, pas en humain.
- Exactement ! Et vous, vous n'avez jamais pris la peine de chercher à les comprendre. Vous ne les comprenez pas lorsque leurs feuilles chantent leur joie, agitées par le vent. Vous parlez seulement de bruissement. Vous ne les comprenez pas lorsqu'ils pleurent leur peine en tombant, vaincus par vos coups de hache. Vous dites qu'ils craquent. Lorsque les meubles vous saluent, vous dites qu'ils travaillent. Lorsque le parquet vous fait remarquer que vous avez grossi, vous dites qu'il grince. Et lorsque les bûches crient leur douleur dans votre cheminée, vous dites qu'elles crépitent.
- Alors pourquoi vous vous contentez pas de faire comme eux ? Ça m'allait bien, à moi !
- Parce que moi je suis encore plus vieux que vous, j'ai appris votre langage car je vous ai écouté. J'ai écouté les promeneurs, les chasseurs. J'ai même écouté votre chien. Ouah ouah ?, interrogea-t-il en direction de l'animal.
- Ouah, répondit Clébard en se relevant, tout surpris qu'on lui demande son avis.
Le vieil homme regarda son chien de travers, se sentant trahi par son seul ami.
- Vous parlez aussi avec les autres animaux de la forêt ?
- Les animaux ne parlent pas, ce sont les arbres qui sont ventriloques. Vous voulez entendre mon brame du cerf ?
- Pas envie. Ça fait des années que je ne parle qu'à mon chien, et il n'avait jamais osé me dire que j'étais zinzin. Je vous remercie pas de me l'apprendre maintenant...
- Je ne voulais pas vous faire de peine.
- Ben c'est raté, fallait y penser avant de m'adresser la parole. Laissez-moi, maintenant, je suis un vieillard, vous n'aviez pas le droit de me parler, j'ai pas mérité ça.
Il ramassa sa besace et reprit le chemin de sa maison. Il entendit japper son chien.
- Arrête de palabrer dans mon dos, lança-t-il sans se retourner.
- A demain, salua l'arbre.

Le lendemain, et les lendemains d'après, le vieux revint discuter avec l'arbre. Il négocia de la part de celui-ci qu'il lui indiquât les arbres morts ou très malades, afin de lui éviter d'en passer par la hache pour constituer son stock de bois. Il lui apprit qu'il avait fini par oublier son propre prénom, à force de ne pas l'entendre. Il lui expliqua d'ailleurs la sottise des gens, qui l'appelaient "père Chemin", lui qui n'avait jamais eu d'enfants. Il y avait bien eu la Chantal, au début, mais c'était au début. Il lui raconta les hivers rigoureux, la canicule de 76, la guerre qu'est moche, l'eau qui n'avait plus le goût d'avant...
Il se fit traduire les "ouah" de son chien; il apprit que lui aussi avait l'air con, avec sa casquette. L'arbre ne se prononça pas sur ce point. Il préféra lui parler des gens qui lui pissaient dessus, lui gravaient des cœurs sur l'écorce, des gamins qui lui arrachaient les branches les plus basses pour faire un duel à l'épée. Il parlait de ses semblables qu'il voyait tomber à côté de lui, qui finissaient poteau de but sur un terrain de foot ou bilboquet poussiéreux. Ou bien brûlaient dans la cheminée d'un quelconque vieillard. Il lui dit pour l'air qui n'avait plus la même odeur qu'avant, pour les tempêtes qui n'avaient réussi qu'à le faire ployer, pour les blagues qu'il faisait aux animaux.
Ils discutaient ainsi des heures, s'échangeaient des banalités de vieillards, philosophaient sur la météo, la nature inhumaine. Parlaient de tout, et pas mal de rien.

Lorsqu'on retrouva le corps du père Chemin et celui de son chien avec un bonnet sur la tête, au printemps, à la fonte des neiges du rude hiver, le bruissement des feuilles était plus fort que jamais malgré l'absence de vent. Les chasseurs, qui ont le vin mauvais, racontèrent que le vieux était devenu zinzin, qu'ils l'avaient surpris à parler aux arbres. On débita le vieux chêne pourri, au pied duquel on avait retrouvé son corps, et on lui bricola quatre planches entre lesquelles on balança son corps et celui du chien.
Le père Chemin a le cercueil le plus sommaire du cimetière; c'est aussi lui qui a le plus bruyant.




Fin

 

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Published by Stipe - dans Nouvelles
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commentaires

franckanto 27/04/2010 05:45


ton pseudo te fait retourner a la source ou c'est l'inverse ?
joli travail


Chris de Neyr 26/04/2010 16:26


"Au pied de mon arbre, je mourrai heureux..."


Milène se déchaîne 26/04/2010 10:37


J'aime cette poésie quand tu fais le paragraphe sur les gens qui n'entendent pas le bois parler: ... lorsque les meubles vous saluent vous dites qu'ils travaillent... Heureusement qu'il y a des
jolies âmes ( souvent les artistes ou fêlés c'est au choix) pour dépeindre les jolies choses à ceux qui ne voient rien!


henriette 25/04/2010 19:04


t'as la tendresse arboricole ...j'aime beaucoup le final...


Fragon 25/04/2010 13:24


ça te va bien en fait cette tonalité mi-figue, mi-raisin..
un texte entre conte et ? étonnant.. étonnant.