Partager l'article ! L'école est finie.: Bon allez, je compte jusqu'à trois et à quatre je me retourne. J'essaie ...
Bon allez, je compte jusqu'à trois et à quatre je me retourne. J'essaie d'adopter un genre d'anodin, du type qui plante ses yeux dans
le lointain avec un air profond et inspiré. Mystérieux. Je vais regarder à 90° sur la gauche, elle est à 135°. Elle sera donc dans mon champ de vision. Je saurai si elle me regarde encore. Ça va
pas faire relou si je me retourne pour la seconde fois en moins de quinze secondes ?
Allez, j'y vais.
Merde, je ne vois qu'à 95°. Tant pis, j'entreprends une œillade.
Merde.
Merde merde merde, elle me regarde. Et elle a vu que je la regardais. Pire : que je la cherchais. Merde merde merde. Et elle souriait
pas. Pourquoi elle souriait pas ? Elle se fout de moi ? Pire : elle voulait juste vérifier que j'étais bien en train de la mater depuis tout à l'heure. Non, le pire c'est qu'elle m'ait vu en
train de la regarder et qu'elle sache que je la regardais pour savoir si elle me regardait. Et maintenant elle va dire à sa copine que j'arrête pas de la regarder. Et sa copine va le répéter. On
se foutra de moi. Pire : on s'en foutra complètement.
C'est dégueulasse, aussi, elle est derrière moi. Elle est en position de force. Elle a juste à regarder devant elle et suivre le
cours normalement. Et si j'esquisse le moindre mouvement en sa direction, elle me grille et me regarde à son tour. Je tiens pas trente secondes avec cet argument devant le Tribunal des Trucs
Cools. Je suis pas cool, à me retourner comme ça. Si elle peut plaider l'auto-défense – "il m'a regardé en premier" -, moi je peux peut-être plaider le fortuit. Mais au bout de trois fortuits en
moins d'une minute, je passe à la préméditation. Et je suis mort, c'est mort. Et là c'est mort, je suis grillé jusqu'à la récré.
Merde merde merde, pourquoi elle me regarde pas ? J'ai fait exprès de passer devant elle pour aller me poster près des garages à
vélos. Et je me suis placé dans son champ de vision. Mais j'aime pas être ici, c'est plutôt le coin des branleurs qui viennent mater les scooters et parler mécanique toute la récré. Je suis sûr
qu'elle parle de moi avec sa copine. Elle doit lui dire "Te retourne pas, il regarde vers nous". Ou pire, elle ne parle pas de moi. Ou pire, elle parle d'un autre. De Brochant, sûrement. Toutes
les filles parlent de lui. Il est mature. Il est stylé. Il a un scooter mais il en parle pas. Il est cool. Je parle avec lui, des fois. Je crois qu'il m'aime bien. Disons que je crois pas qu'il
ne m'aime pas. En tous cas, il s'en fout d'être vu avec un mec comme moi.
Un mec comme moi.
Transparent, pas vraiment de genre bien défini. Pas branleur mais pas intello. Le mec qu'on remarque pas vraiment, dont on ne se
rappelle jamais vraiment le nom, dont on se fout du prénom. Qui fume une clope à la sortie. Mais qui traîne pas. Qu'on prend dans son équipe au foot, mais qui marque pas trois buts par match.
Qu'écoute de la bonne zic, mais pas des trucs undergrounds de folie. Un mec neutre.
Y'a Brochant qui s'approche de son scoot, et comme par hasard elle regarde vers les scoots.
"Salut Steph, tranquille ?
- Salut Bazili. Ça va.
- Tu viens me montrer ton nouveau pot ?
- ?
- Laisse tomber. C'était relou l'anglais, hein ?
- Non ça va, j'aime bien. Il est tranquille, ce prof.
- Ouais, c'est vrai. Tu viens fumer, ce soir ?
- Non j'ai arrêté, ça me saoule trop.
- Ouais c'est vrai. J'te laisse, j'ai des trucs à faire.
- Ok".
Quels trucs à faire ? Ben rien. Si, tiens, je vais aller pisser. Je vais bien passer exprès devant elle, avec l'air mystérieux. L'air
mystérieux du gars qui va pisser. Qui a une bite, mais qui s'en fout. Le mec cool.
Merde, elle est partie. Bon ben je vais aller pisser avec l'air du mec qui va se faire dessus si il se dépêche pas.
Ah, je la vois, elle est là bas, devant la classe. Comment elle fait pour être devant la classe cinq minutes avant la sonnerie et
avoir l'air cool quand même ? Moi si je fais la même chose, obligé je passe pour un fayot. Si elle était pas avec sa copine, j'irais aussi. Mais là c'est mort, elles vont me trouver relou. Quand
ils sont seuls, les gens doivent me trouver cool. Dès qu'ils sont accompagnés, ils me trouvent relou. Obligé. J'aimerais bien avoir l'air cool.
"Tiens, tu fumes, toi ?
- Ouais, comme ça. T'as vu… T'en veux une ?
- Non, j'aime pas, ils foutent trop de saloperies dedans.
- Ouais je sais, j'aimerais bien arrêter. Mais c'est pas facile, t'as vu.
- C'est juste de la volonté.
- Ouais c'est vrai."
Merde merde merde. Elle trouve que je suis un gros naze parce que je fume. Alors que je fume pas vraiment. Mais pourquoi elle est
venue me parler ? Juste pour me dire ça, me dire que fumer c'est mal ? Pire : en fait elle voulait m'aborder mais elle a été dégoutée parce que je fume ! Merde merde merde.
"Hey Bazili, t'attends ta maman ?
- En fait c'est la meuf de mon père. Elle est relou, elle va encore me dire que je sens la clope…
- Ah ouais, et elle va te confisquer ton goûter ?
- Ha ha ha
- Ha ha ha
- Ha ha ha"
Bande de connards. C'est facile de se moquer quand on est plusieurs. Vas-y, j'vous ignore. Dès que ma belle-mère arrive et se gare
sur le trottoir d'en face, je traverse la route en faisant le mystérieux. Sans m'occuper d'eux ni des voitures qui arrivent et qui s'arrêteront pour me laisser passer et m'insulteront mais je les
ignorerai aussi. Ils vont bien voir que je suis un mec cool.
J'ai traversé un pare-brise, et ils ont organisé une marche blanche. Elle est aux premiers rangs, et elle pleure. Je crois qu'elle
m'aimait bien, en vrai. En plus j'avais décidé d'arrêter de fumer. Pire : j'avais jamais vraiment commencé.
Sauf que j'ai pas mouru dans un pare-brise parce que j'avais pas de belle-mère et du coup j'ai jamais su ce qu'il pensait de moi. Pas cool.
(j'adore)
mais du coup si t'as pas pu traverser la route sans regarder, t'as jamais eu l'air cool ?
(et puis je l'ai fait mouru juste pour coller aux infos du moment. Parce que sinon, je lui aurais juste fait prendre un rateau assorti d'une vexation qui aurait fait de lui un dangereux pervers des années plus tard)