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Qui Ça?

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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 22:53

 

 

 

J'ai pris en main l'équipe des débutants y'a sept ans exactement. Jusqu'ici j'avais entraîné plutôt des juniors, mais je commençais à en avoir ras la frange de cet âge bête, de cet âge où on commence à affirmer sa virilité et à se comparer la taille de la bite à coups de crampons dans les genoux. Y'avait pas un match qui ne se terminait en baston générale, le score se calculait en dents de pétées et en points de suture encaissés. Alors je me suis dit que si je voulais continuer à transmettre ma passion, fallait que je retrouve un environnement plus sain, plus innocent : celui de l'enfance.
Quand, comme moi, vous êtes un passionné de foot, entraîner des gosses aussi jeunes et qui débutent peut se révéler être un projet assez ingrat. Pour eux, le foot c'est avant tout un jeu plus qu'un sport, et avant de leur apprendre à se démarquer ou à tirer un corner, vous devez leur expliquer qu'il ne faut pas prendre la balle avec les mains et leur apprendre à ne pas se casser la gueule en marchant sur le ballon. Malgré cela, j'ai rapidement pris mon nouveau rôle très à cœur et me suis réinvestis pleinement dans le partage, la transmission de savoir, et plein d'autres valeurs du genre, que seul le sport sait véhiculer.
Je dois avouer que pour cette semi-reconversion, j'ai bien été aidé par les gosses eux-mêmes. Dès la première année, j'ai adoré ces mômes. La plupart étaient inscrits par hasard, parce que dans un village comme le nôtre, le foot est la seule activité qu'on peut proposer à des mômes le mercredi le temps d'avoir la paix pour faire les vitres ou pour se faire tirer dans l'arrière boutique du charcutier. Pour celui qui a des prédispositions pour la guitare, pour celui qui est plutôt fait pour les sports individuels, pour le petit gros, pour le gosse de riche qui pourrait prétendre au club d'échecs, y'a que le foot qui s'offrait comme alternative. Tous arrivaient là par défaut, par fatalité et par les chemins de terre. Aucun n'avait choisi de faire du foot, mais tous y étaient contraints.
Pourtant, putain de pourtant, tous ont joué le jeu. Tous ont écouté l'entraîneur, lui ont fait confiance, tous m'ont considéré rapidement comme un grand frère, un père, un instituteur. Tous ces gosses, que rien ne prédisposait à partager un jour un carré d'herbe, se sont mis à adorer les entraînements et à attendre les jours de match avec la même impatience que le militaire attend le jour des putes.

Que je vous les présente. Y'avait le petit Vincent, un gosse qu'était fait pour courir vite, comme s'il fallait prouver que plus les jambes sont courtes, moins elles passent de temps à s'allonger. La seule chose qu'il avait de grand, c'était son short. Celui de sa sœur. Y'avait Tonio, le fils du maçon, j'invente rien par racisme. Il faisait tellement de conneries que j'avais fini par considérer ça comme une force. Y'avait Arnaud, de père facteur, de mère cocue. Une brêle comme jamais le foot n'en avait enfanté. Je l'adorais. Y'avait Cyril, qu'on appelait Boulet, en cause son aptitude à tirer fort et mal. Y'avait le gars Brancion, Julien, c'est sa grand-mère qui l'amenait à vélo, on rêvait tous d'avoir ses mollets. A sa grand-mère. Et Ricard, et Lolo, et Marc, et les autres. Pus que mes gamins, c'était. Les miens, leur mère les avait gardés pour des raisons que j'ai oubliées depuis, sûrement qu'elles valaient pas le coup que je m'en souvienne. Ces gosses là riaient. Ils s'amusaient à taper dans un ballon, et moi je signifiais quelque chose pour eux. Mes propres gosses, quand je les voyais, ils me tapaient du fric.
D'un point de vue sportif et comptable, ils prenaient des roustes. On jouait contre des équipes de paysans pires que nous, avec des baskets en bois, des gamins qui ont du duvet à 6 ans et qui vous abattent un chêne en le taclant. Ça jouait sur des terrains de betteraves, avec un abri à vélos d'un côté et 3 tuteurs à tomates attachés entre eux avec du crin, de l'autre. Comme qui aurait dit les buts. Les péquenots  pliaient mes gosses, on peut pas lutter contre le poil au mollet et la gnôle dans le biberon, à cet âge là. Ou alors c'était contre des gosses de riches, sur des terrains tondus avant le match par un type dont c'est le métier. Tout vêtus d'un équipement "acheté en magasin", pas d'un vieux survêt "qui craint rien". Ils cartonnaient mes gosses, on peut pas lutter contre l'éducation. A cet âge là, ni à n'importe quel autre.
Mes gosses de mon équipe, ils s'en foutaient un peu. Ils s'entassaient dans l'estafette du père à Tonio, assis sur des sacs de plâtre, ils ressortaient tout blancs et en toussant un peu. Ils prenaient leur raclée et ils repartaient en estafette et en souriant. Et en toussant.
Ca a duré sept ans, avec la même équipe ou tout comme. Ils grandissaient à leur rythme, évoluaient avec ce que leur contexte familial leur laissait comme choix, mais jouaient au foot avec le même toujours plaisir. Ils n'ont jamais gagné un match en sept ans, jamais. Quand ils prenaient moins de dix buts, ils avaient l'impression d'avoir bien joué, alors se racontaient leurs exploits à l'école. Moi je m'en foutais, je les savais capables, et de toute façon on y gagnait tous toujours un peu.

Alors ça devait quand même bien finir par arriver un jour.
On s'était inscrits au tournoi de Machin-sur-Rivière, comme tous les ans. Et tous les ans ils étaient contents d'avoir apporté leur pique-nique et d'être repartis avec une médaille. Tout le monde y avait droit, même nous, et c'était gratuit.
Cette année là, ils étaient en minimes et ils savaient qu'après le tournoi c'était les grandes vacances, puis le collège. Et donc l'éclatement géographique dans les moyennes villes alentour, et la dispersion de l'équipe. Alors ce tournoi, c'était déjà leur finale.
Toute la saison, ils avaient montré qu'ils pouvaient être moins ponctuels dans la rouste, disons qu'ils avaient parfois réussi à se contenter de perdre. Alors on s'était mis à y croire, tous, et on avait raison.
En arrivant à Machin, ils avaient l'air plus crédibles que d'habitude (aussi j'avais demandé au portugais de virer les sacs de plâtre) et ils m'ont donné cette drôle d'impression d'avoir changé pour de vrai, d'être en train de devenir des hommes, j'ai pas peur de le dire. On sentait qu'ils étaient concernés, qu'ils ne venaient pas en touristes et qu'ils visaient la coupe plutôt que la médaille. Ils avaient une niaque que jamais je ne leur ai vue, ça m'en a collé tout debout les poils des bras.
Dès la première minute du premier match, ils se sont mis en branle. Ils ont tiré sur les poteaux, ont manqué par deux fois de faillir marquer, ont provoqué un hors-jeu et ont pris 13-0. Puis 23-1 au deuxième match, ils étaient menés 14-0 à la mi-temps mais emportés par la routine, leurs adversaires ont marqué dans leur propre but après le changement de côté de terrain. 17-0 au dernier match, on remballe. Ils pleuraient, tous, à gros bouillon. Alors là, tout ce que j'avais accumulé depuis tant d'années, toute cette rancœur, cette frustration refoulée si longtemps, cette indulgence de fortune, tout est ressorti d'un coup. J'ai défoncé le visage de Cyril avec ses crampons, j'ai étouffé Arnaud dans l'herbe, j'ai planté le poteau de corner dans l'œil de Vincent après l'avoir violé, j'ai carré le gonfleur dans le cul de Ricard et j'ai pompé jusqu'à lui en faire sauter les yeux. Et ce que j'ai fait aux autres est consigné dans le dossier que vous avez sous les yeux. J'en pouvais plus de ces gosses, Monsieur le Juge, c'est pas humain d'être aussi nazes. Et la pauvreté n'excuse pas tout. La vérité c'est qu'ils étaient nuls et qu'ils puaient, voilà. Qu'un vestiaire de foot pue autant, c'est la logique, mais qu'il pue autant avant le match, vous allez pas me dire... C'était des mongols, des gros nuls condamnés à être des losers toute leur vie. Ils me faisaient gerber, voilà tout
Foutez-moi dans un trou à rats avec des violeurs, des pires salopards, des assassins, des mafieux. Mais faites en sorte que ce soit dans une prison où y'ait pas activité foot. Putain, pas foot...

 

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Published by Stipe - dans Nouvelles
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commentaires

Sonia. 28/02/2011 19:22


J'adore :)
(Oui, j'ai un mois de retard).
Non, je ne parle pas de mes règles)


Marcus K7 24/01/2011 14:55


jubilatoire :
adjectif singulier invariant en genre qui provoque une joie expansive et vive. Synonyme : Ha Ha Ha!


Stipe 31/01/2011 13:44



alors je te ferai signe le jour où il fera son jubilé...



poupoune 22/01/2011 17:19


HA HA HA !
Mortel...


Stipe 31/01/2011 13:43



ouais, encore une histoire qui se finit à la mort subite...


 


(forcément, si t'y connais rien en foot, ce jeu de mots va te paraître à chier.)



fragon 22/01/2011 14:25


:) exactement !


Stipe 31/01/2011 13:41



j'ai pensé à toi en publiant mon dernier texte. Me suis demandé si c'était pas une pirouette que j'utilisais un peu souvent... :p



fragon 22/01/2011 09:34


c'est quoi le synonyme de jubilatoire ?
et puis aussi un truc comme ça "tous arrivaient là par défaut, par fatalité et par les chemins de terre" tu sais comment ça s'appelle la figure de style !? arf !


Stipe 22/01/2011 13:58



si je ne m'abuse, c'est un zeugma (ou zeugme).


j'avais appris ça dans le "Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis", de Desproges, qui citait Saint-Exupery : "Après avoir sauté sa belle-soeur et le repas du midi, le
Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane."