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Qui Ça?

  • : Stipe se laisse pousser le blog
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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 14:03

 

 

 

 -  Je suis désolé, c'est la première fois...
 -  C'est pas grave...
Elle me gratifie d'un sourire qui se veut réconfortant, mais je ne peux m'empêcher de le penser hypocrite. Elle doit considérer secrètement que les mecs disent toujours ça dans ces moments là. Elle peut tout aussi bien être sincère, après tout j'ai déjà fait mes preuves et lui ai largement donné le loisir de constater que je valais mieux que ça.
C'est réellement la première fois que ça m'arrive. Je pourrais insister, lui jurer sur la tête de mon chien, mais je sais pertinemment que c'était la pire des idées. Tout d'abord parce qu'il est très vieux, ce qui certes implique que j'y tiens au point de n'engager aucun risque sur sa tête sans être totalement franc, mais ce qui signifie surtout qu'il peut tout aussi bien mourir dans la nuit et me causer double peine. D'autre part, je sais qu'elle me répondra automatiquement d'un ton agacé un truc du genre "C'est pas grave, je te dis!" et je n'ai vraiment pas envie d'entendre ça. Je ne veux pas qu'elle n'accorde aucune importance à cette histoire. Bien sûr, que ce n'est pas grave, on peut toujours considérer que seules la maladie, la guerre, la famine méritent la gravité. On peut estimer, en adultes, que notre amour ne sera pas émoussé, qu'il y aura des lendemains plus chantants, et que tout ça ne restera même pas un souvenir. Mais il n'empêche que je n'ai pas besoin d'entendre ça.
Est-ce inconsciemment ou mue par le désespoir qu'elle risque une ultime tentative ? Ou pire, pour me faire plaisir, pour faire comme si c'était jouable malgré tout, comme si... Mais c'est définitivement retombé. Je porte la main à sa bouche, pour empêcher son geste autant que pour implorer son silence. Elle saisit ma main et embrasse mes doigts en fermant les yeux.
Puis elle se lève, se dirige vers le frigo et me demande si je veux quelque chose. Je ne veux rien. Elle vient s'asseoir sur mes genoux et ouvre son yaourt à la vanille en prenant soin de ne pas retirer totalement le couvercle. Je déteste qu'on laisse collée l'opercule à un coin du pot, on dirait une vulgaire boite de conserve. Je ne lui connais pas d'autre façon de manger un yaourt, et pourtant chez elle, ça vaut tous les poèmes. Elle mange son yaourt comme on déclame des rimes, elle sait mon aversion pour sa manière de procéder mais elle sait encore plus combien j'adore qu'elle le fasse. Elle tend la dernière cuillère à mes lèvres, je la refuse d'une moue que je sais sensuelle à ses yeux. Elle insiste pourtant, en laissant la cuillère devant ma bouche. Je lui déverrouille mes lèvres, vaincu par le laser de son regard, et engloutis la cuillérée. Puis elle m'embrasse, son parfum de yaourt et son sourire vainqueur m'arrachent un rictus mutin.
Elle part fêter sa victoire au balcon, en s'allumant une cigarette. Je regarde sa nuque, son dos, et ses fesses m'invitent à venir y déposer mille baisers. Elle sait aussi tout ça, tout autant qu'elle sait que ce soir je ne pourrai pas, car maintenant j'en ai décidé ainsi.
Demain on passera à autre chose, on ira sur la plage, on prendra du bon temps ensemble et on remettra le couvert. Alors pourquoi ai-je cette boule dans le ventre et la mâchoire si crispée ? Où est le problème ?

Le problème, c'est qu'elle fera comme si de rien n'était. Au moment de passer à l'acte, elle feindra la surprise. "Oui, si tu veux", elle me répondra. Ou mieux : "J'en ai très envie". Et du coup, c'est moi qui serai à l'initiative, c'est moi qui aurai la force de caractère de ne pas rester sur un échec. Elle a cette faculté de sublimer les gens, de pousser les autres sur le devant de la scène. Et s'ils ne peuvent pas, c'est elle qui se met en retrait, subrepticement, sans que l'on ne s'en rende vraiment compte, et on se retrouve soi-même sous la lumière. On se voit beau et fort, on peut alors se transcender et aller plus avant. Et elle, elle nous suit, toujours en retrait, prête à nous pousser d'un souffle ou à se glisser sous notre corps pour en amortir la chute. Elle réalise tout cela sans calcul, juste pour le plaisir d'évoluer parmi des gens heureux. Elle est entourée de personnes qui l'aiment, qui lui sourient. Et j'en suis leur plus fidèle représentant.
Notre amour ne souffre d'aucune ombre. Tous les non-dits sont évidents, aucun secret n'entrave notre marche. Et demain sera une magnifique journée, nos vacances resteront un souvenir indemne, une collection de cartes postales. Pas un journal intime.
Alors ?

Alors il y a que tout cela est parfait. Depuis tant d'années. Mes échecs n'en sont pas, mes faux pas sont des entrechats. Moi qui suis d'une banalité affligeante, me voilà un prince charmant, un homme qui réussit. Je ne suis pas habitué à tout ça, je n'ai jamais aspiré au succès. Elle le sait, elle a conscience de l'influence qu'elle a sur moi, telle la Lune sur les marées. Mais elle, elle serait plutôt le soleil, elle projette mon ombre qui me précède où que j'aille. Je la regarde, tente de la rattraper, essaie de mettre le pied dessus mais elle fait elle aussi un pas en avant et fuit encore une fois. Je ne parviens plus à échouer. Ma chute n'en sera que plus douloureuse, aussi veux-je l'anticiper. Je ne sais pas si elle me mérite mais j'ai la certitude que moi je ne la mérite pas. Je ne vaux pas ce trophée, je suis un usurpateur. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, et je ne me sens vraiment pas glorieux. J'ai le goût amer de la victoire, celle d'un autre. L'autre...

Celui qui saura la projeter sous les lumières, qui la portera pour traverser les flaques, qui sera son système solaire. Le vrai prince charmant, qui vaudra ses sourires. Et je m'incline, vaincu par la logique des choses.
Demain en rentrant de la plage, elle me dira que ce n'est pas grave. Je lui répondrai que si. Elle rira, pas moi. Je lui expliquerai la différence entre la "première fois" et la "seule fois". Et lui annoncerai que je la quitte. Je ne supporterais pas, avec elle, de louper une fois de plus mon soufflé au fromage.



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Published by Stipe - dans Nouvelles
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commentaires

Tom et Jerry 03/05/2010 18:10


Vous auriez pu dire bien des choses en somme : il aurait pu rater n'importe quoi d'autre. Mais pourquoi diable avoir choisi spécifiquement un soufflé, sachant que d'aucuns n'y verront que l'image
de la fière érection d'un dessert goûteux et tout juste sorti du four affublé d'un dégonflement intempestif ?

S. Freud


franckanto 03/05/2010 16:34


je m attendais a tout mais pas au soufflé, pour le coup je le suis.


Chris de Neyr 03/05/2010 15:52


L'avait qu'à lui faire une tarte au poil... impossible à rater, ça. Non...? Si.... Nooooooonn !!!!


Stipe 03/05/2010 16:08



disons que si elle est réussie, c'est qu'elle est au poil !


(j'ai bon ?)



Milène se déchaîne 03/05/2010 10:20


Je pensais qu'il avait perdu au scrabble ou un truc du genre car je savais qu'il y aurait une fin scoubidou comme toujours.


Stipe 03/05/2010 10:44



perdre au scrabble, c'est comme réussir un soufflet au fromage : je ne connais pas...



Hime 03/05/2010 09:47


Ta sensibilité culinaire me tue (extra ce texte)...


Stipe 03/05/2010 09:50



je suis sûr que c'est une contrepétrie...