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Qui Ça?

  • : Stipe se laisse pousser le blog
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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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La cour des innocents

La Cour des Innocents - couv - vignette

Dates à venir

- samedi 2 août, en dédicace à la Librairie Montaigne (Bergerac) de 10h à 12h

- samedi 30 août, en dédicace à la Librairie du Hérisson (Egreville)

- dimanche 9 novembre, en dédicace au Grand Angle dans le cadre du salon Livres à Vous de Voiron.

8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 18:03

 

 




  Le curé s'éponge le front avec un immense mouchoir large comme un demi-drap, et qui a certainement été blanc dans sa vie antérieure de demi-drap, avant qu'il ne serve indifféremment de serviette de table, de chamois à astiquer les cuivres ou encore de chiffon à dégraisser la chaîne de vélo. Il contemple l'auréole laissée sur le tissu. "Je suis en suaire", glisse-t-il à sa voisine, une bénie oui-oui sans âge et pourtant plus vieille qu'elle n'y paraît, et qui a déjà enterré la moitié du village et baptisé l'autre. Ventripotent, dégarni et rougeaud, il est de ces hommes d'Eglise qui n'a pas laissé la déconne en consigne au tabernacle, et qui a su ramener les brebis égarées au sein du troupeau des moutons. Alors oui, il a un certain penchant pour le Côtes-du-Rhône coupé au vin de messe, pour le pince-fesse-mathieu et pour le blasphème haut en couleurs, mais le plus grand nombre lui pardonne ses écarts et lui confie ses morts avec la certitude qu'ils passeront l'éternité au chaud, dans un paradis où on peut croquer la pomme à pleines dents et avec les coudes sur la table.
  Derrière lui, le cortège transpire, souffle et échange des considérations atmosphériques sur la canicule de cette fin de printemps, et si c'est pas malheureux une météo détraquée pareille, et y'a plus de saisons, et que fait la police ? Ceux placés juste derrière le corbillard s'amusent de constater que la fumée crapotée par le pot d'échappement leur offre un peu d'air frais, bien que ça pique un peu les yeux. Ça tombe bien, on est là pour pleurer.
  Les hommes ont desserré le nœud de la cravate et portent leur veste pliée sur l'avant-bras, les femmes s'éventent avec le programme des offices qu'elles ont piqué à la sortie de l'église, et espèrent le moment où elles pourront retirer leurs escarpins.

  Autour de la sépulture, chacun se demande ce qu'il fait là. Non pas qu'ils l'ignorent, ils savent qu'ils ne sont pas dans ce cimetière par hasard, parce qu'ils auraient vu la lumière divine en passant et qu'ils seraient entrés pour vérifier les ampoules. Mais tout le monde pense que c'est pas une saison pour être enterré et que la meilleure place aujourd'hui, c'est celle du mort.
  Accaparés par leur propre sort moite, ils en oublient presque ces deux-là, assis devant le grand trou qui recevra bientôt leur père. Le regard enraciné dans le sol, le visage vide d'expression, ils semblent insensibles au zèle du soleil. On les envierait presque de ne pas se plaindre ; la mort réalise parfois des miracles. Et lorsque les yeux se posent sur eux par inadvertance, ils se détournent aussitôt et vont vaquer à d'autres divagations plus attractives, comme l'étude du crâne du curé qui perle tellement qu'on se demande s'il n'est pas en train de maigrir du cerveau.
  Et comment leur en vouloir, à ces gens, d'aller perdre leur regard dans la sudation liturgique plutôt que dans le voyeurisme mortifère ? Car nul ici n'ignore qu'au moment où on mettra le cercueil dans le trou, on enterrera ces deux-là avec. Alors assister au spectacle du condamné qui attend son exécution, autant compter les mouches qui viennent se coller sur les fleurs artificielles fondues.

  Un vieil homme – il expliquera qu'il a connu le défunt sur les bancs de l'école communale, avant que celui-ci ne monte à Paris – demande qui sont ces deux là.
"Des orphelins.
- Il a été marié ?
- Pas exactement…"


  Paul Rouchon est né au sortir de la Seconde. Ses parents s'étaient connus à l'armistice de la Première. A l'époque on disait "la Deuxième" car on était persuadé qu'il y en aurait une Troisième. Alors on a procréé à la hâte, histoire de reconstituer la future armée. Aujourd'hui qu'on sait qu'il n'y en a pas eu d'autre, on dit "la Seconde". Et on dit "le Baby-boom".
  Comme tous les garçons de cette époque, il a été élevé pour être un homme, un qui n'hésiterait pas à monter au créneau quand ça tournerait chocolat. A aller au front, qu'on disait. Il a connu le travail au champ, la moustache à seize ans, l'amour avec une cousine à dix-huit. L'ambition à vingt.
  Son truc, à Rouchon, c'était de faire marrer le copain. D'amuser la famille. De donner en spectacle au quidam. C'est pour ça qu'à vingt et un ans il a jeté son nécessaire et quelques photos dans une valise et qu'il est monté à la capitale. C'était l'âge d'or du music-hall. L'amusement était le bienvenu, et même si la concurrence était rude, Rouchon se prit rapidement au petit jeu du devant de la scène. Les lumières vous aveuglaient et vous faisaient mouiller la chemise, mais c'était la réaction du public qui vous réchauffait le cœur. Ou vous glaçait le sang.
  Rouchon comprit assez rapidement que pour sortir du lot il lui fallait oublier le divertissant de l'imitation du Général ou la gouaillerie sur le Führer. Et alors ses numéros prirent de la profondeur. Il y ajouta de la musique, de la danse, de la poésie.

"Il en était ?
- Non, c'est pas obligatoire. Même à Paris. Qu'est-ce qu'il fait chaud… "

  Rouchon prit un pseudonyme plus exotique, un nom qui résonnait balkanique. Polska ou Rouchovic, qui s'en souvient ? Il grimpa rapidement en tête d'affiche et commença à remplir les salles sous son nom. Polska ou Rouchovic, c'est le passé. Il se mit à tutoyer des pontes, à se faire flatter le jabot. Et comme tout provincial qui réussit à Paris, il se mit à fréquenter les marlous du moment. Et à se piquer au jeu.
  Et c'est après avoir plumé un pigeon qu'il se fit régler une dette de façon pas banale. On aurait pu penser qu'il s'en retrouverait bien encombré, mais lui il avait déjà vu bien plus loin. Il savait qu'il commençait à décliner : il avait la gambette moins légère, le sourire moins bucolique et le litron facile. Alors ces deux-là, qu'on lui offrait sur un plateau et qui déboulaient dans sa vie, y'avait plutôt intérêt à sauter sur l'occasion, vu que le larron était déjà fait. Il a donc remplacé son nom sur l'affiche par le leur, "Vlad et Dzana", un cliché du genre, et les a poussés sur le devant de la scène. Lui, il œuvrait dans l'ombre, à la musique, à la chorégraphie, aux costumes, au cacheton. C'est lui qui tirait les ficelles.
  Fallait les voir, ces deux-là, quand elle soulevait son jupon ou qu'il faisait rouler son chapeau sur son bras. Et quand elle le giflait et qu'il tombait sur les fesses, patatra, et le public en redemandait, et les gosses se poilaient, et puis la musique ralentissait et parfois les larmes frisaient le coin de l'œil. Y'avait pas meilleurs complices, c'était devenu un sacré duo. Du haut, Rouchon regardait tout ça. Il savait qu'il n'existait plus vraiment, pour le public, mais il mesurait combien il était l'artisan de ce succès et de la réussite de ces deux là.
  Néanmoins, la complicité qu'il avait quant à lui avec la boutanche empêchait tout ménage à trois à quatre. Rouchon siphonnait plus qu'une baignoire dans un problème de maths et il avait constamment les dents du fond en crue. Ça s'en ressentait sur ces deux-là : leurs danses devenaient désordonnées, ils s'emmêlaient les crayons et quand ils faisaient encore marrer, c'était malgré eux. Rouchon avait fini par se faire jeter de tous ses lieux habituels, les cabarets comme les bistrots. Fin de carrière dans les couloirs du métro. Terminus, tout le monde descend, mais lui plus que les autres…
  On l'a retrouvé un matin en train de se faire renifler par les rats, raide comme la justice coréenne, et avec ces deux-là blottis l'un contre l'autre entre ses bras. Et aujourd'hui on profite qu'il est mort pour l'enterrer.

"C'est pas bien drôle, tout ça…
- Sûr, on a connu plus fendard…"
Le curé annone quelques dernières broutilles, et on fait descendre Rouchon au fond du trou, encore plus bas qu'il ne l'était. Puis une femme balance les deux-là sur le cercueil. On entend le choc du bois sur le couvercle, les ficelles s'emmêlent, les pantins rejoignent le marionnettiste. Le duo reconstitué une dernière fois, on le recouvre de terre.
 

 

  Au loin, un éclair électrise l'atmosphère. Si tout va bien, ce soir on ne devrait pas avoir besoin d'arroser les fleurs artificielles.

 

 

 

 

 


ces-deux-la-apercu.JPGImmense merci à l'artiste qui ne s'ignore pas tant que ça, et qui m'a fait l'honneur d'illustrer ce texte.

Cliquez sur  la vignette pour voir le dessin entier.

 

 

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Published by Stipe - dans Nouvelles
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commentaires

albert houcq 17/06/2011 18:10


Nous nous croiserons bien un jour à une remise de prix (soyons optimistes !)et je vous promets que nous parlerons alors crevaison dans la dernière ligne droite.
Bien à vous, valeureux "vice-vainqueur",

A.H


albert houcq 17/06/2011 15:53


Bonjour,

J'ai beaucoup apprécié de lire votre texte, notamment en raison de l'humour qu'il contient.
Par ailleurs, je serais tenté de vous dire qu'une seconde place à un concours, ce n'est déjà pas si mal.
Dans un forum, vous évoquiez avec une jolie forme d'auto-dérision le souvenir de Poulidor, sachez que je suis pour ma part plutôt coutumier des quatrièmes places aux jeux olympiques. J'ignore si
cela vous consolera...
Bien cordialement,

Albert HOUCQ


Stipe 17/06/2011 16:06



Merci, et surtout félicitations pour votre médaille d'or.


Je plaisantais sur Poulidor car c'est le troisième podium consécutif pour lequel j'occupe cette deuxième place. A croire que je forme un duo éternel avec elle...


Dommage qu'il ne nous soit pas donné la possibilité de nous rencontrer à St-Genis-Pouilly, nous aurions pu parler vélo et crevaison dans la dernière ligne droite...


Encore bravo pour votre texte et votre titre olympique, et merci d'être passé par ici.



Parisianne-Musardises 14/06/2011 15:26


Excellent, bravo ! Je n'ai rien vu venir !
Anne


Armorique 14/06/2011 15:08


Très chouette histoire! La fin est très poétique et inattendue. J'ai vraiment beaucoup aimé!


Milène 10/06/2011 16:03


Ah, que du bon, que du bon. Je dis ça car j'ai encore rien vu venir. Soit je suis un peu conne, soit tu as du talent. Je choisis donc la deuxième option.