On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Souvent parce qu'on a forcé sur le bain moussant "Zen Attitude aux senteurs de
palmes de cocojoba de Madasgascar", sur la lumière tamisée, sur la musique d'ambiance et sur la dose d'herbe dans le joint, et qu'en fait de se détendre on s'est endormi, et que quand on se
réveille l'eau est froide et sale, on a la carte des Alpes en relief sur chaque doigt et qu'il est presque l'heure du rendez-vous et qu'on va devoir se dépêcher, sans prendre le temps de se faire
beau (on devait s'épiler les poils du dos et se faire les points noirs) ni de repasser la chemise qu'on avait tout spécialement choisie pour ce premier rendez-vous avec cette fille rencontrée sur
l'internet et qui est belle comme le premier jour d'été, et alors on court en tous sens mais surtout tout droit à sa propre perte, et que c'est toujours à ce moment là qu'on se colle l'orteil
dans le coin de la baignoire et ça fait un mal de chien, et ça met dans une humeur de chien, surtout quand on pense que la fille nous traitera de ducon si elle a pris la peine de poireauter trois
quarts d'heure, le plus probable étant qu'elle a rongé l'os du lapin qu'on lui a posé suffisamment longtemps pour s'être déjà barrée, non sans avoir laissé au serveur un message griffonné sur un
bout de nappe en papier et qui dit en substance : "Ducon !".
Ou alors quand on s'est précipité toutes affaires mouillantes pour décrocher le téléphone qui dring-dringue avec insistance et que
dans sa course contre le répondeur ("Allo, c'est Sylvie. Je te quitte, Ducon !") on s'est collé l'orteil dans le coin de la baignoire et qu'on arrive au moment où la sonnerie s'en va et
que quand on rappelle au numéro affiché, c'est cet emmerdeur de Jean-Mi qui nous demande si il ne dérange pas et comment ça va avec Sylvie ?
Ou encore quand on demande à soi-même et à voix haute "C'est quoi cette odeur ?" alors qu'on connaît très bien la réponse
puisqu'on est déjà en train de se coller l'orteil dans le coin de la baignoire et de traverser la maison, tout nu, en mettant de l'eau partout et en balançant des noms d'oiseaux peu vertueux à la
maman de la baignoire, et quand on arrive dans la cuisine la blanquette est déjà incinérée et la cocotte est foutue, on pourra jamais la ravoir, c'est sûr.
Plus rarement quand après avoir hurlé trois fois "Voilà, j'arrive !", on sort en peignoir, les cheveux collés sur le
front et qu'on ouvre enfin à l'excité colporteur, autant par nécessité de sauvegarde de l'espèce sonnette que par réel besoin de s'enquérir de l'identité de l'emmerdeur ("Jean-Mi, mais quel
bon vent t'amène ?") qui vient vous importuner pendant les horaires d'ablutions.
Antoine jette un œil au judas - précaution inutile puisqu'on ouvrira la porte quel que soit le propriétaire du visage déformé que
l'on découvre - et alors qu'il en est encore à pester contre le coin de la baignoire qui lui a coupé la route sans klaxonner, le visiteur inconnu pénètre dans l'appartement et salue Antoine d'un
direct au menton. Antoine s'offre le temps de la réflexion en s'allongeant lourdement sur le tapis de l'entrée dont l'inscription "Welcome" achève les salutations d'usage.
L'homme claque la porte derrière lui et ferme le verrou à double tour, précaution contre les voleurs totalement justifiée si l'on en
croit le taux d'insécurité que connaît l'immeuble depuis trente secondes. Puis il ordonne à Antoine de se relever, empêchant celui-ci dans son projet de dormir là pendant quelques jours. Il porte
la main à sa mâchoire et estime qu'il a au moins dû se péter l'orteil parce que c'est pas normal pour avoir mal à ce point.
"Relève-toi ou je te crève !", donne le choix l'homme.
Antoine estime que la première alternative semble être la plus raisonnable et il tente tant mal que pire de faire preuve de bonne
volonté en prenant appui sur ses coudes.
"Qui êtes-vous ?", demande-t-il avec le souci de gagner du temps, mais aussi d'obtenir une réponse à une question justifiée
dans ce contexte. L'homme ne répond pas mais il saisit Antoine par le col, et le tire violemment à lui. L'absence de prise ferme conjuguée au manque de volonté d'Antoine à accompagner le geste
contraint celui-ci à se retrouver projeté hors de son unique vêtement, dans un mouvement de volte-face qui conduit l'homme à se retrouver avec le peignoir dans les mains et Antoine avec le nez
écrabouillé contre le sol. Retour au tapis. Il pense que finalement c'était la belle vie quand il n'avait mal qu'à son orteil.
"Relève-toi, bordel !". L'injonction est hurlante, excédée, crispée. Et surtout elle s'accompagne du clic nerveux et
caractéristique du couteau à cran d'arrêt
Pour la première fois depuis sa rencontre avec l'homme, Antoine a peur. Il prend soudainement conscience de la situation. Et la
violence de cette nouvelle l'effraie autant que la nouvelle elle-même. Il est nu, face contre terre, dans son appartement fermé à double tour, avec un inconnu au dessus de lui et qui joue
nerveusement du couteau.
Tout en se relevant à quatre pattes, Antoine réfléchit à l'attitude la plus opportune à adopter. Faire preuve d'un apparent
sang-froid et sortir une réplique cocasse dont il a le secret, et qui pourrait détendre l'atmosphère ? Ou se montrer docile et soumis, pour rassurer l'homme quant à ses intentions de
collaboration ? Il sait que les faits divers les plus sordides sont souvent l'acte de petites frappes inexpérimentées et qui commettent l'irréparable par maladresse et nervosité plus que par réel
esprit criminel. Et il semblerait que l'homme soit aussi tendu que lui-même.
Alors Antoine se relève avec les mains sur la tête, dos à l'homme. Docile. L'homme lui tend le peignoir et lui ordonne de se
rhabiller. Antoine s'exécute lentement. Collaboration. Soumission. Alors qu'il va pour nouer sa ceinture, l'homme la lui arrache, lui colle les bras dans le dos et lui attache les mains
avec.
Pendant l'opération, Antoine sent la lame du cran d'arrêt lui caresser les poignets et un long frisson lui lèche le dos, une goutte
de sueur lui chatouille la tempe. Il tente de faire un point sur la situation : le voilà prisonnier, dans un accoutrement grotesque et à la merci d'un détraqué qui ne lui a même pas été présenté.
Il en conclut que le moment est critique.
Du plat de la lame, l'homme repousse les mains d'Antoine, obligeant celui à se retourner et à faire face à son bourreau.
"Où est le fric ?", lui demande-t-il alors.
Antoine aimerait répondre un truc rassurant (collaboration/soumission), lui assurer qu'il va lui faire un chèque conséquent, mettre
en place un virement automatique à partir de son Codevi, lui promettre de lui donner de quoi mettre sa famille à l'abri des fins de mois compliquées. Mais il suppute fortement que lorsqu'un type
armé vous demande où on a mis le fric, il ne fait pas allusion à votre salaire et à vos placements en bourse mais à quelque chose ressemblant à une mallette remplie de liasses de billets, un truc
acquis sous la table ou dans le sang.
Une réponse pertinente, vite.
"Quel fric ?"
Raté.
L'homme le gifle du revers de sa mauvaise main. La gauche, celle qui ne tient pas l'arme. Et donc gauchement, et donc deux fois plus
efficace car trois fois plus douloureuse.
"Joue pas au con ! Où t'as planqué le fric ?"
Sous le lit ? Dans le frigo ? Dans la bouche d'aération ? Il y aurait juste à monter sur une chaise de la cuisine, à dévisser la VMC
puis à avoir les yeux qui brillent. Mais Antoine n'a pas le fric, pas celui que l'homme est venu chercher. Et dans sa tête, ça lui colle tous les orteils dans le coin de la baignoire d'admettre
qu'il n'a pas ce fric.
Alors il tente ce que n'importe quel homme aurait tenté dans cette situation : il fonce tête baissée sur son agresseur. L'homme
esquive aisément la charge et l'envoie dinguer contre le mur. Puis d'une bourrade des deux poings sur le sommet du crâne, il lui assène les idées en ordre de marche. Antoine retourne à son
inspection du parquet, et c'est à peine s'il sent l'estafilade que lui décerne gratuitement la lame du couteau.
Maintenant il la sent.
Et plus que la blessure dans sa chair, c'est le coup de canif dans son contrat sur la vie qui lui arrache un cri de loup qui aurait
pris le plomb, un cri à vous réveiller un voisin dans son sommeil pendant douze nuits de suite. Réflexion que doit partager l'homme, qui crache au loup de fermer sa gueule et d'arrêter de jouer
au con. L'homme est un mal embouché, sans aucun doute.
Antoine lâche le morceau.
"Dans la bouche d'aération".
L'homme redescend de la chaise, ses yeux brillent. De haine. Il se saisit du tablier accroché avec les torchons. Puis avec son doigt,
il vérifie que la lame de son couteau est bien aiguisée. Du folklore, de l'esbroufe, pense Antoine. On n'a pas besoin qu'un couteau soit parfaitement aiguisé pour étriper un être humain, pas plus
qu'un tablier de cuisine n'empêchera de se foutre du sang partout.
"Je vais te crever, Duverger !
- Duverger ? Je m'appelle pas Duverger, Moi je m'appelle Cioti, Antoine Cioti, vous pouvez vérifier dans mon portefeuille
qui est dans mon blouson sur le portemanteau de l'entrée, je m'appelle Antoine Cioti, Duverger c'est mon voisin du dessus, c'est pas moi."
L'homme marque un temps de doute. Il paraît surpris par la sincérité de la réponse bien plus que par la révélation en elle-même.
Seule l'évidence de la vérité peut pousser un homme à répondre avec une telle spontanéité.
Antoine, lui, est hésitant sur la tournure que viennent de prendre les événements. Il n'est pas encore certain que ce soit une bonne
nouvelle. Il n'est pas certain que quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, son sort ne soit déjà scellé à la lame du couteau. Les hommes du GIGN pourraient intervenir en cet instant par la fenêtre de
la cuisine, les chars de l'armée américaine débarquer par le salon, qu'Antoine continuerait de penser qu'il est mal barré.
A son tour, l'homme grimace.
"Cioti… Mais tu t'appelles vraiment Cioti !", n'apprend-il rien à Antoine, en passant en revue tout ce que le portefeuille
recèle de cartes d'identité, de crédit, vitale, de fidélité. Une insulte fuse, aussi le portefeuille au visage d'Antoine. Folklore. Esbroufe.
L'homme se sauve de l'appartement et claque la porte derrière lui. Posture théâtrale. Cliché. Antoine ricane.
Puis il remet à une date ultérieure le temps de souffrir et de se lamenter sur son sort tout bleui. Les mains dans le dos, il attrape
le téléphone et compose à l'aveugle le numéro des renseignements. Puis il pose le combiné sur la table basse, s'agenouille au dessus du micro et demande à être mis en relation avec le Duverger du
dessus.
***
On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Lorsque, par exemple, on s'appelle Stéphane Duverger, qu'on vient de se coller l'orteil dans le coin de la baignoire et qu'entre l'emmerdeur qui fait ululer votre téléphone et l'excité qui maltraite votre sonnette, on choisit d'aller délivrer la sonnette.
ndla : l'incipit est tiré de "Ravel", de Jean Echenoz.
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