Qui ça?

Si vous l'dites...

Samedi 9 avril 2011 6 09 /04 /Avr /2011 12:13

 

 

On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Souvent parce qu'on a forcé sur le bain moussant "Zen Attitude aux senteurs de palmes de cocojoba de Madasgascar", sur la lumière tamisée, sur la musique d'ambiance et sur la dose d'herbe dans le joint, et qu'en fait de se détendre on s'est endormi, et que quand on se réveille l'eau est froide et sale, on a la carte des Alpes en relief sur chaque doigt et qu'il est presque l'heure du rendez-vous et qu'on va devoir se dépêcher, sans prendre le temps de se faire beau (on devait s'épiler les poils du dos et se faire les points noirs) ni de repasser la chemise qu'on avait tout spécialement choisie pour ce premier rendez-vous avec cette fille rencontrée sur l'internet et qui est belle comme le premier jour d'été, et alors on court en tous sens mais surtout tout droit à sa propre perte, et que c'est toujours à ce moment là qu'on se colle l'orteil dans le coin de la baignoire et ça fait un mal de chien, et ça met dans une humeur de chien, surtout quand on pense que la fille nous traitera de ducon si elle a pris la peine de poireauter trois quarts d'heure, le plus probable étant qu'elle a rongé l'os du lapin qu'on lui a posé suffisamment longtemps pour s'être déjà barrée, non sans avoir laissé au serveur un message griffonné sur un bout de nappe en papier et qui dit en substance : "Ducon !".
Ou alors quand on s'est précipité toutes affaires mouillantes pour décrocher le téléphone qui dring-dringue avec insistance et que dans sa course contre le répondeur ("Allo, c'est Sylvie. Je te quitte, Ducon !") on s'est collé l'orteil dans le coin de la baignoire et qu'on arrive au moment où la sonnerie s'en va et que quand on rappelle au numéro affiché, c'est cet emmerdeur de Jean-Mi qui nous demande si il ne dérange pas et comment ça va avec Sylvie ?
Ou encore quand on demande à soi-même et à voix haute "C'est quoi cette odeur ?" alors qu'on connaît très bien la réponse puisqu'on est déjà en train de se coller l'orteil dans le coin de la baignoire et de traverser la maison, tout nu, en mettant de l'eau partout et en balançant des noms d'oiseaux peu vertueux à la maman de la baignoire, et quand on arrive dans la cuisine la blanquette est déjà incinérée et la cocotte est foutue, on pourra jamais la ravoir, c'est sûr.
Plus rarement quand après avoir hurlé trois fois  "Voilà, j'arrive !", on sort en peignoir, les cheveux collés sur le front et qu'on ouvre enfin à l'excité colporteur, autant par nécessité de sauvegarde de l'espèce sonnette que par réel besoin de s'enquérir de l'identité de l'emmerdeur ("Jean-Mi, mais quel bon vent t'amène ?") qui vient vous importuner pendant les horaires d'ablutions.

Antoine jette un œil au judas - précaution inutile puisqu'on ouvrira la porte quel que soit le propriétaire du visage déformé que l'on découvre - et alors qu'il en est encore à pester contre le coin de la baignoire qui lui a coupé la route sans klaxonner, le visiteur inconnu pénètre dans l'appartement et salue Antoine d'un direct au menton. Antoine s'offre le temps de la réflexion en s'allongeant lourdement  sur le tapis de l'entrée dont l'inscription "Welcome" achève les salutations d'usage.
L'homme claque la porte derrière lui et ferme le verrou à double tour, précaution contre les voleurs totalement justifiée si l'on en croit le taux d'insécurité que connaît l'immeuble depuis trente secondes. Puis il ordonne à Antoine de se relever, empêchant celui-ci dans son projet de dormir là pendant quelques jours. Il porte la main à sa mâchoire et estime qu'il a au moins dû se péter l'orteil parce que c'est pas normal pour avoir mal à ce point.

"Relève-toi ou je te crève !", donne le choix l'homme.
Antoine estime que la première alternative semble être la plus raisonnable et il tente tant mal que pire de faire preuve de bonne volonté en prenant appui sur ses coudes.
"Qui êtes-vous ?", demande-t-il avec le souci de gagner du temps, mais aussi d'obtenir une réponse à une question justifiée dans ce contexte. L'homme ne répond pas mais il saisit Antoine par le col, et le tire violemment à lui. L'absence de prise ferme conjuguée au manque de volonté d'Antoine à accompagner le geste contraint celui-ci à se retrouver projeté hors de son unique vêtement, dans un mouvement de volte-face qui conduit l'homme à se retrouver avec le peignoir dans les mains et Antoine avec le nez écrabouillé contre le sol. Retour au tapis. Il pense que finalement c'était la belle vie quand il n'avait mal qu'à son orteil.
"Relève-toi, bordel !". L'injonction est hurlante, excédée, crispée. Et surtout elle s'accompagne du clic nerveux et caractéristique du couteau à cran d'arrêt

Pour la première fois depuis sa rencontre avec l'homme, Antoine a peur. Il prend soudainement conscience de la situation. Et la violence de cette nouvelle l'effraie autant que la nouvelle elle-même. Il est nu, face contre terre, dans son appartement fermé à double tour, avec un inconnu au dessus de lui et qui joue nerveusement du couteau.
Tout en se relevant à quatre pattes, Antoine réfléchit à l'attitude la plus opportune à adopter. Faire preuve d'un apparent sang-froid et sortir une réplique cocasse dont il a le secret, et qui pourrait détendre l'atmosphère ? Ou se montrer docile et soumis, pour rassurer l'homme quant à ses intentions de collaboration ? Il sait que les faits divers les plus sordides sont souvent l'acte de petites frappes inexpérimentées et qui commettent l'irréparable par maladresse et nervosité plus que par réel esprit criminel. Et il semblerait que l'homme soit aussi tendu que lui-même.
Alors Antoine se relève avec les mains sur la tête, dos à l'homme. Docile. L'homme lui tend le peignoir et lui ordonne de se rhabiller. Antoine s'exécute lentement. Collaboration. Soumission. Alors qu'il va pour nouer sa ceinture, l'homme la lui arrache, lui colle les bras dans le dos et lui attache les mains avec.
Pendant l'opération, Antoine sent la lame du cran d'arrêt lui caresser les poignets et un long frisson lui lèche le dos, une goutte de sueur lui chatouille la tempe. Il tente de faire un point sur la situation : le voilà prisonnier, dans un accoutrement grotesque et à la merci d'un détraqué qui ne lui a même pas été présenté. Il en conclut que le moment est critique.
Du plat de la lame, l'homme repousse les mains d'Antoine, obligeant celui à se retourner et à faire face à son bourreau.
"Où est le fric ?", lui demande-t-il alors.

Antoine aimerait répondre un truc rassurant (collaboration/soumission), lui assurer qu'il va lui faire un chèque conséquent, mettre en place un virement automatique à partir de son Codevi, lui promettre de lui donner de quoi mettre sa famille à l'abri des fins de mois compliquées. Mais il suppute fortement que lorsqu'un type armé vous demande où on a mis le fric, il ne fait pas allusion à votre salaire et à vos placements en bourse mais à quelque chose ressemblant à une mallette remplie de liasses de billets, un truc acquis sous la table ou dans le sang.
Une réponse pertinente, vite.
"Quel fric ?"
Raté.
L'homme le gifle du revers de sa mauvaise main. La gauche, celle qui ne tient pas l'arme. Et donc gauchement, et donc deux fois plus efficace car trois fois plus douloureuse.
"Joue pas au con ! Où t'as planqué le fric ?"
Sous le lit ? Dans le frigo ? Dans la bouche d'aération ? Il y aurait juste à monter sur une chaise de la cuisine, à dévisser la VMC puis à avoir les yeux qui brillent. Mais Antoine n'a pas le fric, pas celui que l'homme est venu chercher. Et dans sa tête, ça lui colle tous les orteils dans le coin de la baignoire d'admettre qu'il n'a pas ce fric.
Alors il tente ce que n'importe quel homme aurait tenté dans cette situation : il fonce tête baissée sur son agresseur. L'homme esquive aisément la charge et l'envoie dinguer contre le mur. Puis d'une bourrade des deux poings sur le sommet du crâne, il lui assène les idées en ordre de marche. Antoine retourne à son inspection du parquet, et c'est à peine s'il sent l'estafilade que lui décerne gratuitement la lame du couteau.

Maintenant il la sent.
Et plus que la blessure dans sa chair, c'est le coup de canif dans son contrat sur la vie qui lui arrache un cri de loup qui aurait pris le plomb, un cri à vous réveiller un voisin dans son sommeil pendant douze nuits de suite. Réflexion que doit partager l'homme, qui crache au loup de fermer sa gueule et d'arrêter de jouer au con. L'homme est un mal embouché, sans aucun doute.
Antoine lâche le morceau.
"Dans la bouche d'aération".

L'homme redescend de la chaise, ses yeux brillent. De haine. Il se saisit du tablier accroché avec les torchons. Puis avec son doigt, il vérifie que la lame de son couteau est bien aiguisée. Du folklore, de l'esbroufe, pense Antoine. On n'a pas besoin qu'un couteau soit parfaitement aiguisé pour étriper un être humain, pas plus qu'un tablier de cuisine n'empêchera de se foutre du sang partout.

"Je vais te crever, Duverger !
-  Duverger ? Je m'appelle pas Duverger, Moi je m'appelle Cioti, Antoine Cioti, vous pouvez vérifier dans mon portefeuille qui est dans mon blouson sur le portemanteau de l'entrée, je m'appelle Antoine Cioti, Duverger c'est mon voisin du dessus, c'est pas moi."
L'homme marque un temps de doute. Il paraît surpris par la sincérité de la réponse bien plus que par la révélation en elle-même. Seule l'évidence de la vérité peut pousser un homme à répondre avec une telle spontanéité.
Antoine, lui, est hésitant sur la tournure que viennent de prendre les événements. Il n'est pas encore certain que ce soit une bonne nouvelle. Il n'est pas certain que quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, son sort ne soit déjà scellé à la lame du couteau. Les hommes du GIGN pourraient intervenir en cet instant par la fenêtre de la cuisine, les chars de l'armée américaine débarquer par le salon, qu'Antoine continuerait de penser qu'il est mal barré.

A son tour, l'homme grimace.
"Cioti… Mais tu t'appelles vraiment Cioti !", n'apprend-il rien à Antoine, en passant en revue tout ce que le portefeuille recèle de cartes d'identité, de crédit, vitale, de fidélité. Une insulte fuse, aussi le portefeuille au visage d'Antoine. Folklore. Esbroufe.
L'homme se sauve de l'appartement et claque la porte derrière lui. Posture théâtrale. Cliché. Antoine ricane.
Puis il remet à une date ultérieure le temps de souffrir et de se lamenter sur son sort tout bleui. Les mains dans le dos, il attrape le téléphone et compose à l'aveugle le numéro des renseignements. Puis il pose le combiné sur la table basse, s'agenouille au dessus du micro et demande à être mis en relation avec le Duverger du dessus.




***




On s'en veut quelquefois de sortir de son bain. Lorsque, par exemple, on s'appelle Stéphane Duverger, qu'on vient de se coller l'orteil dans le coin de la baignoire et qu'entre l'emmerdeur qui fait ululer votre téléphone et l'excité qui maltraite votre sonnette, on choisit d'aller délivrer la sonnette.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ndla : l'incipit est tiré de "Ravel", de Jean Echenoz.

 


 

Par Stipe - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Vendredi 25 février 2011 5 25 /02 /Fév /2011 16:56

 

 

 

Cher Monsieur Auchan,


Hier midi, alors que je m'emmerdais dru pendant mon repas, je me suis lancé dans la lecture attentive de l'emballage de la barquette de coleslaw que j'étais en train de boulotter. En effet, comme tout consommateur responsable qui se doigt, je mets un poing d'honneur, à défaut du bras, à décrypter toutes les informations qui me sont données sur les produits alimentaires que j'achète. Note bien que comme tout consommateur responsable, je ne m'inquiète de la composition chimique de mon produit naturel-saveur-du-terroir-trésor-de-France qu'une fois que j'ai acheté ledit produit, histoire de savoir d'où me viendra mon cancer de la thyroïde, quel émulsifiant est responsable de cette protubérance molle sur le front, qu'est-ce qui me cause ce teint verdâtre fluo et quel est le symbole chimique du machin qui me pustule la face. Au moment de l'achat, la seule chose qui m'intéresse sur l'étiquette c'est le prix au kilo, la date de putréfaction et éventuellement le code barre parce que des fois on en trouve des rigolos.
Donc, Monsieur Auchan, alors que je me délectais de mon coleslaw, je tombe truffe à truffe sur la superbe photo qui illustre mon bidule. Je parle là du coleslaw dont j'étais le propriétaire de droit après m'être acquitté de la merdique somme de 2€47, pas de ma bite ! Non parce que "mon bidule", je suis sûr que tu y as pensé, hein gros dégueulasse ? Non et puis ma bite ne baigne pas dans tant de jus que ça. Je suis vulgaire mais c'est parce que tu m'as énervé, alors j'ai le droit, Monsieur Auchan.
En effet, un mélange d'[eau, graines de moutarde, vinaigre, sel, conservateur : sulfite acide de sodium] m'est monté au nez en lisant en regard de la photo la mention "Suggestion de présentation".

Pour mieux que tu te représentes mon courroux façon Guyane, voici ce que j'avais à peu près dans ma barquette :

coleslaw.jpg



Et voici comment tu me suggères de le présenter :
 

coleslaw---suggestion-de-presentation-copie-1.jpg

 

 

Dis donc, Auchan, tu m'expliques comment je fais avec mes morceaux blancs et oranges qui baignent dans un jus beigeâtre ? Je les trie, je les égoutte et je les recolle pour recomposer les légumes à leur état d'origine ? Ou alors je présente à mes convives (oui, car on ne "présente" que lorsqu'on a des invités. Seul, on bouffe avec les doigts directement dans la barquette), donc je leur présente les légumes comme sur la photo, je leur donne un épluche-patate et un coupe-chou, et je les laisse se dépatouiller pour obtenir l'équivalent du contenu de ta barquette ? Ça risque d'être un peu long, j'ai peur qu'on mange la blanquette froide.
Donc on est bien d'accord pour admettre que tu te paies ma bobine ?
Merci.

Tu te fous d'autant plus de ma gueule dans ta rubrique intitulée "Ingrédients". Déjà, "ingrédients", quelle prétention ! Moi j'y vois plutôt le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, tu sais le truc qu'on apprend en Sciences-Phy, avec Napoléon qui mange allégrement des poulets sans payer ? Bref, et en admettant que mon coleslaw se compose bien de tous les produits dont tu dresses l'inventaire, j'ai en revanche du mal à comprendre la mention "Traces éventuelles : céleri, lait, blé, poissons, crustacés, mollusques".

Je n'invente rien, je te joins ci-bas la photo de l'emballage.

Je veux bien t'accorder, dans ma grande mansuétude que d'aucuns qualifient de faiblesse, la présence éventuelle de céleri. Admettons pour cela que les légumes soient ramassés par des aveugles, ou des alcooliques ou des parisiens, bref, par une sous-race incapable de distinguer un céleri d'une carotte, même en plein jour. Et encore, il faudrait que ce soit des intérimaires, des gens qui travaillent épisodiquement, vu qu'on n'en trouve que des traces. Et encore, le gars avec ses lunettes noires, sa canne blanche, son chien, qui chante de la soul à longueur de journée, qui se fait écraser à chaque fois qu'il traverse et qui tient son coupe-chou par la lame, on n'est même pas sûr qu'il soit aveugle puisque les traces ne sont qu'"éventuelles". Si ça se trouve, il est juste parisien.
Admettons aussi pour le blé. Il y a de l'huile de colza au nombre des ingrédients, et le gars qui a ramassé le colza a fait un excès de zèle pour une raison inconnue (il est de droite, c'est un fayot, il n'était pas pressé de rentrer chez lui par peur de tomber nez à nez avec l'amant de sa femme) et il a fauché un rang de blé du champ voisin.
Admettons.
Bon, déjà pour le lait, c'est moins fastoche à comprendre. J'imagine que la cueillette des légumes se déroulant à la campagne et qu'il y a toujours une vache qui traîne plus ou moins par là, notre intérimaire éventuellement pianiste a pu dire à un moment donné : "Hey les gars, c'est pas banal, quand je tire alternativement sur ces quatre carottes, ça fait meuh et j'ai les bottes toutes mouillées !".
Admettons.
Déjà moins, mais admettons.

Mais pour les poissons, les mollusques et les crustacés, là mon inventive compréhension se heurte aux limites de mon entendement. Non parce que je sais pas si t'as déjà vu un mérou, une langoustine ou une coquille Saint-Jacques, mais ça ne ressemble en rien, mais vraiment !, à un chou blanc, une carotte ou même un céleri. Même en suggestion de présentation. Même pour un parisien qui ne serait jamais allé au Salon de l'Agriculture. Ça peut pas toujours être de leur faute, faut savoir être raisonnable quand on se fout de leur gueule.
Et puis ça ne se trouve pas au même endroit du tout, t'en as bien conscience, Monsieur Auchan ? Les légumes ça se ramasse aux champs, justement, et le mérou et compagnie dans la mer. Faut quand même avoir de très grandes bottes pour ne pas s'apercevoir de la différence. Certes, si c'est arrivé une fois en Vendée après les inondations et qu'on a pu entendre du fond de la campagne un "Hey Gilbert, t'es en train de traire un mérou", c'était y'a longtemps. Et je suppose que les règles d'hygiène qui te sont imposées sont suffisamment strictes pour qu'à un moment donné de la chaîne y'ait pas un gars qui ait remarqué que les carottes avaient des yeux ou qu'il fallait ouvrir le chou blanc avec un couteau à huîtres.
Alors  je me dis que comme dans les ingrédients on trouve l'eau et le sel, ben peut-être que des fois, pour gagner un voyage, vous balancez carrément dans le mélange un seau d'eau de mer, jetant probablement avec l'eau du bain un bernard l'ermite un peu trop curieux. Mais tu ne ferais quand même pas ça, Monsieur Auchan ? Hein gros dégueulasse ? Non parce que dans ce cas on peut s'attendre un jour à la mention "Traces éventuelles de : pétrole, tuba, Eric Tabarly". Ça fait peur.

D'ailleurs ça m'amène à une question : comment sais-tu que l'on peut éventuellement trouver des traces de tout ça dans ton coleslaw ? Tu as déjà recensé des cas d'étouffement par ingestion d'une arête ? Quelqu'un vous a écrit pour râler que son coleslaw avait un arrière-goût de bouillabaisse ? Un type s'est fait pincer le nez par un crabe en reniflant sa barquette ? Alors dans ce cas, si moi j'appelle "Auchan à votre écoute" en geignant que j'ai trouvé une roue de voiture dans mon coleslaw, est-ce qu'à l'avenir tu signaleras sur l'emballage "Traces de pneus" ?Hein, t'en penses quoi, ce serait super la déconne ? Moi en tous cas ça me fait marrer, mais c'est vrai que je suis assez bon public avec mes propres blagues.
L'autre hypothèse, c'est que tu n'as jamais pu vérifier la présence de toutes ces saloperies, mais que tu as anticipé afin de te couvrir en cas de plainte. "Oui Madame, votre fils s'est fait bouffé le bras par un requin en mangeant du coleslaw, et c'est regrettable, mais on vous avait prévenus sur l'emballage, alors forcément si vous n'en faites qu'à votre tête...". Mais dans ce cas là, comment vous décidez de ces traces éventuelles ? C'est statistique ? Genre "73% des aliments contiennent du blé, bon ben y'a pas de raison qu'il n'y en ait pas dans notre coleslaw, merde, pourquoi ce serait toujours les autres ?". Et les mollusques, pourquoi les mollusques ? Pourquoi pas des traces de pintades, de rhinocéros ou de dragons ? Vous faites un brainstorming pour en décider ?
"Bon les gars, histoire de pas être emmerdés, faut imaginer de quoi pourrait bien crever un client qui aurait bouffé du coleslaw Auchan. Allez-y, balancez vos idées.
- Ben moi j'ai un beau frère qui est mort en avalant un kilo de farine, il avait fait un pari avec un copain, et il est mort étouffé.
- Bon, alors note : traces éventuelles de blé. D'autres idées ?
- L'autre jour au self, on a vu un gars faire une allergie à la paëlla. Il est tombé par terre en se tenant la gorge, il était tout rouge et avait la tête qui gonflait et les yeux qui se désorbitaient et la langue plus grosse qu'un bras de bébé, y'a un type qui a dit qu'il fallait surtout pas y toucher, que ça ressemblait à un œdème de Quincke et que ça pouvait nous péter à la gueule d'un moment à l'autre.
- Ouais mais on va quand même pas mettre traces de paëlla dans notre coleslaw ? De toute façon vous vous lavez toujours les mains après la cantoche ? Hein les gars ? Hein ? Bon, ok…
- On n'a qu'à mettre "traces de poissons et de crustacés" !
- Les moules c'est pas plutôt des mollusques ?
- J'en sais rien, je confonds toujours… Les gallinacées c'est quoi ?
- C'est les mammifères qui pondent du lait, je crois.
- Bon ben note tout ça, et puis rajoute huile de colza.
- Pourquoi "huile de colza" ?
- Ben… l'autre jour j'étais en train de manipuler de l'huile de colza et y'avait les cuves à coleslaw à côté, tu sais c'était après le pot de départ de Roger et…
- Ok, rajoute huile de colza."

Bon allez, je vais arrêter de t'enquiquiner pendant les heures d'autopsie, et puis j'ai d'autres chats à jeter à la rivière. Je ne peux tout de même pas m'empêcher de penser qu'un jour le blé, le lait et l'océan constitueront la liste des ingrédients de ton coleslaw et que tu auras l'honnêteté de préciser "Traces éventuelles de : chou blanc, carotte, oignon".

Dans l'attente Queshua, veux accepter, Monsieur Auchan, la considération de mes sentiments dubitatifs. Bisous.

 

 

 

Stipe


PS : j'ai perdu un portefeuille en cuir, marron. Je suis sentimentalement attaché aux pièces de monnaie qu'il y a dedans, alors si jamais tu le retrouves dans ton coleslaw, t'as qu'à me le glisser sous la porte. Merci Monsieur Auchan.

 

 

 

coleslaw---emballage-copie-1.jpg

Par Stipe - Publié dans : Humeur - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Jeudi 24 février 2011 4 24 /02 /Fév /2011 15:31

 

 

- Tiens, toi qui es toujours con, tu nous racontes une histoire ?

- Ça tombe bien, j'en connais une nouvelle.

- Oh ben même une qu'on connaît déjà, de toute façon je me rappelle jamais la fin. Tiens, celle de la pute qui rote dans un ascenseur, je me souviens jamais de la fin !

- Ben justement, c'est ça la fin : elle rote.

- Ah ouais, ben je me rappelle jamais si c'est de la fin ou du début que j'me souviens plus. Du coup tu peux la raconter.

- Ouais mais là non, vu que je viens de te rappeler la chute. Tu vas forcément la connaître...

- Alors raconte que le début !

- Non, je vais te raconter une nouvelle que je connais.

- C'est avec une pute ?

- Non, mais elle est drôle quand même.

- Dommage, j'aime bien les histoires de putes dans un ascenseur. Bon allez, vas-y quand même, on t'écoute.

- Alors voilà, c'est l'histoire d'un mec qui rentre dans un café. Plouf !

- Ça commence bien !

- C'est fini.

- Quoi, comme ça ?

- Ben ouais. C'est l'histoire d'un mec qui rentre dans un café... Plouf !

- Il est inondé, ton café ?

- Mais non, mais un café ! Un café, quoi !!

- Ouais j'ai compris. Mais elle serait plus marrante si il rentrait dans une piscine.

- Enfin ça n'a rien à voir ! Là je te dis que c'est l'histoire d'un mec qui rentre dans un café, alors toi tu t'attends à un mec qui rentre dans un bistrot. Sauf que comme je dis "plouf !", tu comprends qu'en fait c'est un mec qui rentre dans un café. Mais maintenant que j'ai expliqué, c'est moins drôle.

- Mouais, difficilement... C'était déjà pas très drôle avant, hein.

- Mais si ! Ça l'est quand on la pige du premier coup.

- Ben t'avais qu'à dire qu'il rentrait dans un bistrot, et plouf ! Là j'aurais compris du premier coup.

- Mais ça n'aurait pas été drôle.

- Forcément que si, ça l'aurait été. Hein les gars ?

- Oh tu sais, moi, à part les histoires de putes...

- Moi j'ai pas entendu le début.

- Ben le début c'est qu'il rentre dans un bistrot inondé.

- Pas un bistrot inondé, bordel ! Un café !

- Ça marche. Un café toi aussi ?

- Mais non, je ne commande pas ! Tu vas pas t'y mettre aussi ! Ou alors une suze...

- Moi j'ai entendu le début mais je l'ai pas compris.

- Ben le début c'est que c'est un mec qui rentre dans un café.

- Alors c'est la fin que j'ai pas comprise.

- La fin c'est "Plouf !".

- Alors c'est le début que j'ai pas entendu.

- Bon. Je dis que c'est l'histoire d'un gars qui rentre dans un café. Vous vous attendez à l'histoire d'un type qui rentre dans un café, forcément !

- Forcément, puisque t'as dit que c'est l'histoire d'un gars qui rentre dans un café. On s'attend pas à ce qu'il sorte du cinéma.

- Voilà ! Sauf que au lieu de ça, le "Plouf !" fait comprendre qu'il rentre dans une tasse de café.

- ...

- ...

- Dans une tasse de café ? En gros, tu nous prends pour des cons ?

- Mais non, c'est la blague !

- C'est ça, c'est la blague qui nous prend pour des cons... Un mec qui rentre dans une tasse de café, ça existe pas ! Même un délinquant !

- Mais c'est de l'absurde !

- Ouais ben c'est de l'absurde qu'est farfelu, alors ! Parce que même en enlevant ses chaussures et la cuillère, ton gars il rentre pas. Ou alors il trempe juste un doigt. Mais dans ce cas faut être plus précis, faut dire "c'est l'histoire d'un gars qui rentre un doigt dans un café". Et là on comprend.
Et même, allez je vais te faire plaisir, en admettant que ce soit une tasse géante, ben le mec il sait que c'est chaud le café, alors il va rentrer progressivement et ça fera pas plouf comme t'essaies de nous faire gober.

- Ou alors sauf si on l'a poussé ?

- ...

- ...

- Dis donc, Bite-à-genoux, y'a un moment donné où faut choisir si t'es du côté de la raison ou du côté de la sagesse. Non parce que si toi ça te fait marrer les histoires de mecs qu'on pousse dans une tasse de café, ben tu t'associes avec le comique et vous montez un numéro. Mais faudra pas compter sur moi au moment de se marrer !

- Moi, même bourré, j'ai jamais vu un mec, même bourré, rentrer dans une tasse de café. Pourtant j'ai déjà vu des mecs rentrer dans le bistrot en mobylette, j'ai vu des mecs rentrer par derrière et sortir par erreur. J'ai vu plus de mecs y rentrer quand c'est fermé qu'en sortir quand c'est ouvert. J'ai vu des mecs rentrer à plat ventre et sortir sans toucher le sol. J'ai vu des mecs plonger dans l'alcool, d'autres y noyer leur chagrin. Mais des mecs rentrer dans une tasse de café, même pour faire marrer les potes, même dans du déca, même quand j'étais pas là, jamais ! Et pourtant, y'en a qu'avaient de l'élan, crois-moi ! Que je sois réincarné en cul de babouin si j'mens la vérité ! Alors je conteste pas, moi-même j'ai déjà foutu les pieds dans l'plat à l'occasion, mais dans une tasse, jamais je me serais permis ! Je le jure sur la tête de la bible !

- Ouais mais toi tu prends pas les gens pour des cons ! Enfin si, quand tu dis que t'as de quoi payer ta tournée, hein mon salaud ! Mais là c'est pas ton procès qu'on accuse, c'est celui des gens qui prennent les copains pour des cons.

- Mais arrêtez, c'est pas parce que vous n'avez rien compris que je vous prends pour des cons.

- Pourtant tu nous as bien dit que le mec rentrait dans une tasse de café. Vrai ou pas vrai ?

- Je l'ai pas dit comme ça...

- Alors ça c'est plus fort que de jouer au bouchon avec des pépitos dans la neige ! Tu dis qu'il rentre une tasse de café et tu dis qu'tu l'as pas dit ? Dis donc, la prochaine fois que tu veux pas le dire, ben dis le pas, on gagnera un voyage.

- Je laisse tomber...

- Ben j'y compte ! Manquerait plus que t'insistes !
Allez, c'est pas grave, ça peut t'arriver à tout le monde de pas être drôle. Tiens, pour te faire pardonner, mets la tienne et raconte nous voir l'histoire de la pute qui rote dans l'ascenseur !

- Bon... Ok... Alors c'est l'histoire d'une pute qui prend l'ascenseur...

- Voilà. Ça, ça commence bien !

 

 

 

 

 

 

bistrot

 

 

(illustration de l'inégalable Manu Larcenet)

 


Par Stipe - Publié dans : Brèves de comptoir - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Mardi 22 février 2011 2 22 /02 /Fév /2011 19:01

 

 

Bertrand (celui de la Martine Frangipane) m'a présenté à un auteur qui débute. Du moins il fait croire qu'il débute, il prétend que ça attire les meufs. Moi je crois qu'il a toujours écrit et que si c'était pas sur un blog, c'était au moins dans sa tête.

En vrai il s'appelle Faman mais il s'est déguisé en Armand Cervelas pour écrire des bétises sur l'endive dans l'émission des Amuses Gueulent.

Et ça, c'est rudement sympathique !

 

 

 

 

c1028m.jpg

- Ce Armand Cervelas, tout de même, qu'est-ce qu'il écrit bien !

- Toutefois, je me suis laissé dire que c'était un sombre trou du cul...

- Vous avouerez, Bertrand, que c'est un endroit qui est rarement éclairé !

- Ha ha ha, Martine, vous êtes incorrigeable.

 

Par Stipe - Publié dans : Cuisine
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Mardi 15 février 2011 2 15 /02 /Fév /2011 20:07

 

 

Bon sang, mais ils existent encore, eux ?

Bien sûr, qu'ils existent encore. La crise n'a jamais été autant sans précédent, et dans ces moments là on sait qu'on peut compter sur Martine et Bertrand pour nous remettre un peu de plomb dans l'aile !

 

 

 

 

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- Martine, j'ai écrit un livre pour les pauvres.

- Mais enfin, Bertrand, vous savez bien que ces gens là ne savent pas lire !

- C'est pas pour lire, c'est pour bouffer. Ah ah ah !

- Ah ah ah, Bertrand, vous êtes vraiment un incorrigible connard !

 

Par Stipe - Publié dans : Cuisine
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Vendredi 11 février 2011 5 11 /02 /Fév /2011 17:26

 

 

Moi j'écris des trucs pour les gosses, des histoires avec des animaux, des contes avec une morale. Un peu comme l'autre con là, avec sa cigale et son corbeau, mais en mieux, pas Molière mais un type peigné pareil, ça vous parle ? Sauf que lui on comprend jamais rien à ce qu'il baratine, moi on pige tout facile. Et pis moi c'est pas des morales à deux balles qui disent comme quoi qu'on a toujours besoin d'un plus petit que soi. Quelle connerie ! Personne n'a besoin d'un plus petit que soi dans la vie, jamais ! Même pour se gratter le genou, on n'a qu'à se baisser un peu et c'est tout. Moi je sais le faire, sinon : alors je tombe en panne de voiture sur l'autoroute, un garagiste vient m'arranger, il mesure 1m73 et moi 1m80, et voilà, j'ai toujours besoin d'un plus petit que moi dans la vie. Fastoche. Bon, que ça ait pu fonctionner à l'époque, je peux l'admettre, un mec qui savait écrire c'était déjà pas mal. Les gens disaient "ah tiens, c'est écrit sur du papier, ça doit être bien" et du coup ils prenaient ça pour argent comptant et trébuchant et ça leur faisait la journée.
Non, moi c'est pas des conneries comme ça. J'ai un certain succès, plus de 3000 amis Facebook et une ébauche de page sur Wikipedia. On me prête un style : le mien. Beaucoup de gens me disent aimer mon écriture, les autres ne la comprennent pas. Force est de constater qu'une majorité d'abrutis peuplent la seconde catégorie, le restant du troupeau devant être constitué d'ex aigries ou de sous-espèces du genre, car y'a pas de raison. Mon éditeur est un type sympa, parfois il décroche son téléphone pour me demander où j'en suis, je réponds que ça avance, il dit que tant mieux et il raccroche. Ça dure jamais très longtemps, de toute façon c'est lui qui appelle donc c'est lui qui paie.
Je crois pas en Dieu, je crois pas en grand-chose. Je sais bien qu'il y a des trucs qui se passent et qu'on n'explique pas, mais je me dis que ce n'est qu'une histoire de temps. Et que les gens qui croient en quelque chose ne sont jamais que des impatients.
Pourtant, j'aurais pu basculer là dedans suite aux évènements de l'autre coup.

Pour vous planter le décor, faut que vous sachiez comment je m'arrange avec mon génie créateur. Pour écrire, et favoriser l'inspiration, chacun y va de son petit rituel. On en trouve qui n'écrivent qu'aux cabinets, ceux là on les repère vite. D'aucuns ont besoin d'être secoués émotionnellement, et c'est la colère ou la peine ou la joie qui se fera le guide de leur plume. Quitte à provoquer lesdites émotions par tous les moyens sont bons. Une connaissance que j'ai se tirait les poils du nez, et dès que la larme perlait au coin de l'œil elle se mettait à pisser des lignes d'une littérature indigeste dans laquelle tout le monde mourait dans d'atroces souffrances, au mieux. Après la sortie de son premier roman, on pouvait lui voir les tympans par les narines. Il est mort d'un rhume, en écrivant "Le fléau de la naissance". Moi-même je soupçonne Victor Hugo de s'être foutu des coups de marteau exprès sur les doigts pour écrire "Les Misérables", nan parce que moi-même j'ai essayé d'écrire "Les Misérables" sans me foutre des coups de marteau exprès sur les doigts, ben j'ai pas arrivé. D'autres, enfin, pour parvenir à titiller les muses, n'écrivent que dans le noir. Mais ça pose souvent souci au moment d'envoyer ses tables aux éditeurs.
Mon rituel de moi est bien plus naturel : à la nuit tombée, j'écris dehors, nu (n'est-ce un étui pénien car il y a déjà eu des plaintes de voisinage), éclairé par des camping-gaz disséminés autour de la table en plastique vert. Je m'allume une pipe, je me sers un verre, et j'attends que les animaux se manifestent. Je vous ai dit que je n'écrivais qu'à propos des animaux ? Ben c'est le cas, et pour mieux m'immerger dans leur univers, j'entre en communication avec eux. Pour les attirer, rien ne vaut le whisky : au bout d'une demi-bouteille ils rappliquent à mon œuvre. J'échange beaucoup avec un chien galeux qui s'exprime en vers, un lombric très prolixe qui parle comme dans un livre ouvert, ou encore une rascasse avec un fort accent marseillais. J'ai souvenir d'un canard aux dons d'imitateur qui s'exprimait parfois en langage des cygnes, ou d'un diplodocus un peu mythomane et qui puait de la gueule.
Mon talent n'est donc pas tant d'écrire, même si, que d'écouter ce que les animaux ont à dire. Ecouter la complainte du hérisson qui vient de se faire aplatir par l'automobile, les questions existentielles qui passent par la tête du labrador tandis qu'il renifle le derrière d'un congénère, la poésie du cui-cui sur la branche à l'heure de l'apéro. Et mon œuvre, que l'on classe aujourd'hui dans la catégorie des contes ou des fables, sera étudiée dans plusieurs générations au chapitre des sciences. Mes morales seront des axiomes.
Et je ne trahis là aucun secret, car beaucoup s'y seront essayés avant moi, qui auront trébuché tel le boiteux avec des semelles en peau de crêpe sur le sol verglacé et en pente (c'est une image, pour expliquer) dans le meilleur des cas, ou qui auront fini complètement zinzins et à manger leurs excréments entre les repas, dans les cas les plus extrêmes.

Ce soir là, donc, j'étais particulièrement en forme (j'avais passé la journée à déplacer des encyclopédies) et lorsque mes orteils foulèrent la neige, je me sentis pénétré comme rarement par le génie créateur. J'allumai les camping-gaz, m'installai à ma table et disposai devant moi six appâts : six verres d'un scotch des Highlands d'Ecosse ou dans ce coin là. Au bout du cinquième verre je commençai à entendre ululer les loups et une taupe vint se poser sur une branche du tilleul au miel. Je venais à peine de finir de renverser le sixième verre qu'une marmotte, suivie de deux limaces à crête – mais déjà des belles limaces, hein, environ 1m50 au garrot – arrivèrent côté cour, par le jardin. Je saluai la marmotte en marmotte et les limaces en escargot car je connais pas le limace et de toute façon tout ça c'est du gastéropode et pour dire bonjour ça suffit. Te fatigue pas, me dit la marmotte, on parle très bien ton langage. Et elle joignit le geste à la parole en m'envoyant une grande mandale. Puis mes nouveaux compagnons du soir s'assirent à ma table et se servirent de mon scotch des Highlands directement au goulot et envoyèrent valser la bouteille vide en gueulant "Mazelrideau", une blague qui fait peut-être marrer chez la marmotte mais que perso je trouve nullissime.
"Alors comme ça on écrit des histoires de sur les animaux ? Et ben on s'fait pas chier !
- En général non, pas trop, même si je connais un certain succès…
- Ferme la, c'est moi qui cause. "La marmotte et le dromadaire", ça te parle ? Et "La limace et le gypaète barbu" ?"
Un peu, si ça me parlait ! La première histoire avait connu un certain succès, elle narrait les aventures d'un dromadaire qui déboule à la montagne et la marmotte se plaint de ces dromadaires qui viennent bouffer le pain des marmottes et elle le fait chier comme c'est pas permis de faire chier et à la fin il se casse, trop dégoûté de la vie, et elle se retrouve avec plus de pain à bouffer vu que c'était le dromadaire le boulanger de la montagne.  Dans la seconde histoire, qui a connu un certain succès, il était question d'une limace qui tombe en panne sur l'autoroute et le gypaète barbu la dépanne et moralité on a toujours besoin d'un plus barbu que soi. Ces deux histoires sont rigoureusement authentiques, elles m'ont été ramenées par les animaux eux-mêmes, et de toute façon on a tous dans ses connaissances un ami dromadaire boulanger (même si dans mon cas, et pour être honnête, l'ami en question était un chameau, mais après tout le dromadaire n'est jamais qu'un chameau né avec deux bosses siamoises, et qui faisait un pain délicieux à s'en rouler dans la farine) ou un copain barbu qui nous a déjà dépanné de deux feuilles ou d'un pneu. Ou peut-être même un boulanger barbu mais c'est plus rare et le pain est moins bon. Bon, et à ma décharge, il faut avouer que l'antiboulangisme primaire est très répandu chez les marmottes, qui ne mangent pas de ce pain là. Tout autant qu'il est de notoriété publique que les limaces ne peuvent jamais déplacer un meuble ou changer une courroie sans l'aide d'un tiers, fût-il mondialiste et donc barbu… Alors zut, faut pas venir se plaindre après d'être un peu moqué sous prétexte qu'on passe pour le jambon de la farce. En tous cas, y'a pas de quoi calotter les gens dans leur jardin, c'est pas réglo, il en va de la liberté d'expression de l'artiste, dont moi. N'empêche que je la ramenais piano, le nombre ayant souvent raison du plus fort. Surtout quand il vous écrase son mégot de cigarette sur la paupière, merde, c'est quand même pas un cendrier !
Toujours est-il que la marmotte m'emprunta mon cahier ainsi que mon stylo quatre couleurs qu'elle régla sur le bleu. Puis elle se lança dans l'écrit, tandis que les deux limaces à crête me tenaient en respect avec leur mégot armé jusqu'aux dents. La marmotte noircit une page, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq, puis six, puis sept. En me penchant d'un œil indiscret par-dessus mon épaule, je pus lire des bribes de phrases telles que "gros plein de soupe", "écrivain à la petite semaine" ainsi qu'un point-virgule en page quatre. Nul doute qu'il y était question de ma personne, même si j'aime pas me la raconter en parlant de moi. Quand elle eut tout fini, elle tendit le cahier aux limaces à crête et celles-ci se mirent à lire le manuscrit, ne s'arrêtant que pour se taper la tête sur le ventre (ce qui en limace signifie "rire à s'en taper les genoux sur les cuisses"). Pendant ce temps, la marmotte me demanda si je pouvais la dépanner de deux feuilles, requête à laquelle je répondis défavorablement car je suis petit et rasé de près, et elle ne comprit pas le rapport non plus. Alors elle se roula un joint avec des feuilles de rhubarbe qui traînaient sur leur pied, dans le potager. Lorsque les deux gastérophones eurent terminé, la marmotte écrasa le mégot de son pétard sur ma joue, puis elle reprit le cahier, en arracha les pages et se mit à les bouffer une par une. Lorsque je lui demandai les raisons de ce geste, elle me répondit "Parce que j'avais faim". Puis le trio repartit comme il était arrivé, sans crier comme un chef de gare.

Ca fait maintenant un mois que je cherche une moralité à cette histoire et je n'en ai toujours pas trouvée.
Demain je me mets au scrapbooking.

 

 

Par Stipe - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Dimanche 6 février 2011 7 06 /02 /Fév /2011 13:15

 

 

Il était une fois (je parle de cette fois là mais ça aurait pu être une autre, c'est juste pour dire, et de toute façon il fallait bien en choisir une) Ancel et Bretzel.
Un jour (je dis un jour, mais ça aurait aussi bien pu être le lendemain, j'ai pas la mémoire des dates), Ancel, dont le frère de Bretzel est lui-même, dit à sa sœur "Ah les enculés !". Il parlait là de leurs parents, un couple de pauvres exerçant la profession de chômeurs, et qui venaient de les abandonner lâchement au rayon surgelés d'un grand magasin d'alimentation générale. Dans sa fuite, le père avait renversé une boite de cassoulet qui glandait en tête de gondole, ce qui, comme nous le verrons plus tard, n'eut aucune incidence sur la suite de l'histoire.
Bon c'est sûr que dit comme ça, ça a l'air salaud de la part des parents d'abandonner ses gosses au rayon surgelés d'un grand magasin d'alimentation générale, en plein mardi aprèm quand y'a personne ou alors d'autres pauvres qui n'ont rien que ça à foutre de leurs mardis aprèms. Mais il faut savoir que non vraiment, chez les Groseille (c'est leur nom de famille, Ancel Groseille et Bretzel Groseille, c'est moche mais convenons-en que pour faire les confitures c'est pratique) on est très très pauvres. Plus pauvres que ça, c'est du communisme. Pour ne l'avoir jamais connu, Ancel et Bretzel ne savent pas la couleur de l'argent et ils le pensent inodore. La notion même de commerce leur est totalement étrangère. L'Abbé Bedot ne l'ignorait pas, qui après ses ablutions génito-buccales filait à Ancel et Bretzel un coup de gnôle et un quignon de pain que les enfants acceptaient plus par nécssité de faire passer le goût et d'éponger les écoulements monacaux que par convenance mercantile. Tellement pauvres que la nuit du 24 décembre, le Père Noël se contentait de leur ouvrir la fenêtre pour leur apporter une bouffée d'air frais. Tellement pauvres que la précarité leur semblait être un problème de riches.
Et comme tous pauvres, les parents d'Ancel et Bretzel étaient idiots. Bêtes à bouffer du foin, s'ils en avaient eu les moyens. Pas méchants pour deux sous, vu qu'ils ne les avaient pas, et que plus généralement ils n'avaient pas les moyens d'être méchants. Mais tellement idiots qu'au lieu de refaire des gosses pour toucher les allocs comme aurait fait n'importe quel pauvre digne de ce nom, ils préférèrent abandonner leurs deux seuls enfants au rayon surgelés d'un grand magasin d'alimentation générale. "Comme ça ils pourront construire un igloo en filets de colin, et être adoptés par les ours", avait dit le père Groseille. "Pas con", avait estimé la mère Groseille, mais comme elle est con, ça compte pas. "Ah les enculés", avait donc conclu Ancel à Bretzel.

Il était une même fois, un brave homme qui répondait au nom de Jean Valjean. Il était brave, mais brave, qu'il finissait par en être éminemment gentil. D'une incroyable gentillesse, à tel point que les gens pensaient toujours qu'il venait pour leur emprunter du fric. Nonobstant, tout brave homme qu'il était, il trouvait son patronyme Jean Valjean particulièrement toc et aurait préféré s'appeler Patrick Préjean, par exemple. Lors, il choisit de se rebaptiser Patrick Valpatrick et en se regardant dans le miroir, il trouva ça classe. Patrick Valpatrick habitait une vaste demeure qu'il avait héritée d'un héritage. Il y vivait fastueusement, parmi le marbre, les dorures et les tableaux moches, mais il lui arrivait parfois de regretter ne pas avoir pu constituer une famille, comme savent le faire les pauvres. Et parfois, le soir où il n'y avait rien de bien à la télé, il se prenait à déplorer l'absence d'une femme à ses côtés. Puis il remettait une bûche dans le poêle à mazout parce que les hivers sont rugueux.
Pourtant, et les avis des femmes qui avaient connu sa couche durant sa vie convergeaient en ce sens, notre homme était un super coup au pieu. D'aucunes le qualifiant même de "rude cadet". Mais son lit restait inversement vide à ses couilles, et la maison ne résonnait pas de ces cris d'enfants qui réchauffent le cœur, et en parlant de ça il remettait une bûche dans le poêle à mazout parce que les hivers sont rugueux mais un hiver rugueux comme celui là on n'en avait pas connu depuis la canicule de 76.  "Si seulement je pouvais trouver deux enfants au rayon surgelés d'un grand magasin d'alimentation générale", se dit-il en grelottant rien qu'à l'idée. Puis il remit une bûche dans le poêle à mazout; c'est les satellites qui détraquent la météo ou quoi, c'est pas possible des hivers aussi rugueux en veux-tu en voilà.

Ce jour là, il enfila son chaud manteau en poils de moustaches de belette et mit une bûche dans sa poche car les hivers sont rugueux et sortit braver le froid en fredonnant "Dors mon p'tit Quinquin, mon choumichin, mon passe-gruyère" car il ne connaissait pas les paroles alors c'est ce qu'on fait dans ces cas là. Arrivé au grand magasin d'alimentation générale, il loua un chariot pour 1 euro et se dirigea tout d'bout au rayon surgelés. Quelle ne fut-ce pas sa demi-surprise en découvrant deux gosses d'enculés en train de creuser un trou dans la glace pour pêcher des filets de colin du Captain Igloo ! "Alors les enfants, ça mord", demanda-t-il de sa grosse voix qui fout les jetons. "C'est pas moi, M'sieur, j'le jure sur la tête de quelqu'un ! Pis d'abord c'est même pas ma voiture !", répondit Ancel. "22, v'là un monsieur avec un duffle coat en peau de bête", le prévint Bretzel, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. Valpatrick leur expliqua qu'il était un brave homme malgré son prime abord de gros con, et qu'il allait les recueillir chez lui, et que le dîner était servi à 20h30, et qu'il avait une automobile avec des housses sur les sièges, et que non c'est même pas vrai qu'il se caressait la bûche en loucedé, c'est juste que les hivers sont rugueux, à telle époque. Les deux gosses lui firent signer un contrat en trois exemplaires dont un à conserver, puis suivirent le brave homme.
 
L'acclimatation fut difficile pour tout le monde et ne se fit pas sans quelques gnons et coups de Trafalgar. Valpatrick dut expliquer aux enfants qu'on ne défèque pas par la fenêtre même si c'est drôle, qu'on n'éventre pas le chien pour manger son intérieur et qu'on ne met pas ses coudes dans son nez. Il dut apprendre en retour à ne pas rentrer fin saoul et en chantant le P'tit Quinquin, surtout quand on ne connaît pas les paroles, et qu'on ne doit pas abuser des enfants quand y'a école le lendemain. Malgré ces cafouillages inhérents à la rencontre de deux mondes que tout oppose ("On a souvent vu des noirs se planter la fourchette dans l'œil en mangeant", aimait à dire Valpatrick comme pour se justifier d'avoir des glaviots sur sa pelisse), malgré cette barbarie, donc, le trio forma rapidement une famille digne des ménages recomposés et les gosses purent jouir, et aussi d'une enfance heureuse. Ils avaient trouvé en Valpatrick le modèle de rigidité qui les ferait marcher droit, mais en boitant un peu quand même. Et Valpatrick, quant à lui, remettait une bûche dans le poêle à mazout, cette salope. Les hivers se succédèrent au rythme des saisons, éternel cycle dont les vitesses passent parfois mal, dont les roues sont souvent voilées et dont la selle fait toujours mal aux fesses. Et ils traversaient la vie comme on traverse une tempête de neige, mais en voiture.

A l'aube de la majorité d'Ancel, un événement vint bouleverser cette harmonie propre aux contes pour enfants crédules. Alors que le vieux venait de réprimander le jeune pour une sombre histoire de carte bancaire piquée dans la poche du raglan mustélidé et destinée à l'achat de cocaïne, le garçon lui répliqua sans sourciller du menton : "De toute façon, t'es pas mon vrai père". Un froid fut jeté sur les braises, que Bretzel réactiva d'une bûche bien sentie, histoire de dire quelque chose d'intelligent. Patrick Valpatrick accusa le coup et le gosse de n'être vraiment qu'un ingrat, et il intima à ses propres enfants, ou tout comme, l'ordre de quitter le foyer ou-tout-comme-familial. Et d'aller se faire voir chez les grecs, pendant qu'ils étaient debout.
Lorsque tout de suite après, le vieil homme éprouva du remord, il était trop tard puisqu'Ancel était déjà mort d'overdose treize ans plus tard et que Bretzel s'était fait boulotter par la sorcière qui tenait un lupanar en pain d'épice dont elle louait les combles contre bons et loyaux sévices. Patrick Valpatrick se suicida en n'allant pas remettre une bûche dans le poêle et mourut de froid des suites d'une longue maladie.

Mais tout est bien qui finit, puisque les parents Groseille purent s'acheter un écran plat avec l'héritage de leurs gosses. Manque de bol, y'avait rien de bien à la télé.


 

Par Stipe - Publié dans : Les contes de mamie qui pique quand on l'embrasse - Communauté : à pas d'heure
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Vendredi 28 janvier 2011 5 28 /01 /Jan /2011 19:28

 

Il a été. Il n'aura pas passé l'hiver, il est parti à l'automne de ses 86 printemps. 

Décidément, y'a pu d'saisons.

Par Stipe - Publié dans : Trucs du jour - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Vendredi 21 janvier 2011 5 21 /01 /Jan /2011 22:53

 

 

 

J'ai pris en main l'équipe des débutants y'a sept ans exactement. Jusqu'ici j'avais entraîné plutôt des juniors, mais je commençais à en avoir ras la frange de cet âge bête, de cet âge où on commence à affirmer sa virilité et à se comparer la taille de la bite à coups de crampons dans les genoux. Y'avait pas un match qui ne se terminait en baston générale, le score se calculait en dents de pétées et en points de suture encaissés. Alors je me suis dit que si je voulais continuer à transmettre ma passion, fallait que je retrouve un environnement plus sain, plus innocent : celui de l'enfance.
Quand, comme moi, vous êtes un passionné de foot, entraîner des gosses aussi jeunes et qui débutent peut se révéler être un projet assez ingrat. Pour eux, le foot c'est avant tout un jeu plus qu'un sport, et avant de leur apprendre à se démarquer ou à tirer un corner, vous devez leur expliquer qu'il ne faut pas prendre la balle avec les mains et leur apprendre à ne pas se casser la gueule en marchant sur le ballon. Malgré cela, j'ai rapidement pris mon nouveau rôle très à cœur et me suis réinvestis pleinement dans le partage, la transmission de savoir, et plein d'autres valeurs du genre, que seul le sport sait véhiculer.
Je dois avouer que pour cette semi-reconversion, j'ai bien été aidé par les gosses eux-mêmes. Dès la première année, j'ai adoré ces mômes. La plupart étaient inscrits par hasard, parce que dans un village comme le nôtre, le foot est la seule activité qu'on peut proposer à des mômes le mercredi le temps d'avoir la paix pour faire les vitres ou pour se faire tirer dans l'arrière boutique du charcutier. Pour celui qui a des prédispositions pour la guitare, pour celui qui est plutôt fait pour les sports individuels, pour le petit gros, pour le gosse de riche qui pourrait prétendre au club d'échecs, y'a que le foot qui s'offrait comme alternative. Tous arrivaient là par défaut, par fatalité et par les chemins de terre. Aucun n'avait choisi de faire du foot, mais tous y étaient contraints.
Pourtant, putain de pourtant, tous ont joué le jeu. Tous ont écouté l'entraîneur, lui ont fait confiance, tous m'ont considéré rapidement comme un grand frère, un père, un instituteur. Tous ces gosses, que rien ne prédisposait à partager un jour un carré d'herbe, se sont mis à adorer les entraînements et à attendre les jours de match avec la même impatience que le militaire attend le jour des putes.

Que je vous les présente. Y'avait le petit Vincent, un gosse qu'était fait pour courir vite, comme s'il fallait prouver que plus les jambes sont courtes, moins elles passent de temps à s'allonger. La seule chose qu'il avait de grand, c'était son short. Celui de sa sœur. Y'avait Tonio, le fils du maçon, j'invente rien par racisme. Il faisait tellement de conneries que j'avais fini par considérer ça comme une force. Y'avait Arnaud, de père facteur, de mère cocue. Une brêle comme jamais le foot n'en avait enfanté. Je l'adorais. Y'avait Cyril, qu'on appelait Boulet, en cause son aptitude à tirer fort et mal. Y'avait le gars Brancion, Julien, c'est sa grand-mère qui l'amenait à vélo, on rêvait tous d'avoir ses mollets. A sa grand-mère. Et Ricard, et Lolo, et Marc, et les autres. Pus que mes gamins, c'était. Les miens, leur mère les avait gardés pour des raisons que j'ai oubliées depuis, sûrement qu'elles valaient pas le coup que je m'en souvienne. Ces gosses là riaient. Ils s'amusaient à taper dans un ballon, et moi je signifiais quelque chose pour eux. Mes propres gosses, quand je les voyais, ils me tapaient du fric.
D'un point de vue sportif et comptable, ils prenaient des roustes. On jouait contre des équipes de paysans pires que nous, avec des baskets en bois, des gamins qui ont du duvet à 6 ans et qui vous abattent un chêne en le taclant. Ça jouait sur des terrains de betteraves, avec un abri à vélos d'un côté et 3 tuteurs à tomates attachés entre eux avec du crin, de l'autre. Comme qui aurait dit les buts. Les péquenots  pliaient mes gosses, on peut pas lutter contre le poil au mollet et la gnôle dans le biberon, à cet âge là. Ou alors c'était contre des gosses de riches, sur des terrains tondus avant le match par un type dont c'est le métier. Tout vêtus d'un équipement "acheté en magasin", pas d'un vieux survêt "qui craint rien". Ils cartonnaient mes gosses, on peut pas lutter contre l'éducation. A cet âge là, ni à n'importe quel autre.
Mes gosses de mon équipe, ils s'en foutaient un peu. Ils s'entassaient dans l'estafette du père à Tonio, assis sur des sacs de plâtre, ils ressortaient tout blancs et en toussant un peu. Ils prenaient leur raclée et ils repartaient en estafette et en souriant. Et en toussant.
Ca a duré sept ans, avec la même équipe ou tout comme. Ils grandissaient à leur rythme, évoluaient avec ce que leur contexte familial leur laissait comme choix, mais jouaient au foot avec le même toujours plaisir. Ils n'ont jamais gagné un match en sept ans, jamais. Quand ils prenaient moins de dix buts, ils avaient l'impression d'avoir bien joué, alors se racontaient leurs exploits à l'école. Moi je m'en foutais, je les savais capables, et de toute façon on y gagnait tous toujours un peu.

Alors ça devait quand même bien finir par arriver un jour.
On s'était inscrits au tournoi de Machin-sur-Rivière, comme tous les ans. Et tous les ans ils étaient contents d'avoir apporté leur pique-nique et d'être repartis avec une médaille. Tout le monde y avait droit, même nous, et c'était gratuit.
Cette année là, ils étaient en minimes et ils savaient qu'après le tournoi c'était les grandes vacances, puis le collège. Et donc l'éclatement géographique dans les moyennes villes alentour, et la dispersion de l'équipe. Alors ce tournoi, c'était déjà leur finale.
Toute la saison, ils avaient montré qu'ils pouvaient être moins ponctuels dans la rouste, disons qu'ils avaient parfois réussi à se contenter de perdre. Alors on s'était mis à y croire, tous, et on avait raison.
En arrivant à Machin, ils avaient l'air plus crédibles que d'habitude (aussi j'avais demandé au portugais de virer les sacs de plâtre) et ils m'ont donné cette drôle d'impression d'avoir changé pour de vrai, d'être en train de devenir des hommes, j'ai pas peur de le dire. On sentait qu'ils étaient concernés, qu'ils ne venaient pas en touristes et qu'ils visaient la coupe plutôt que la médaille. Ils avaient une niaque que jamais je ne leur ai vue, ça m'en a collé tout debout les poils des bras.
Dès la première minute du premier match, ils se sont mis en branle. Ils ont tiré sur les poteaux, ont manqué par deux fois de faillir marquer, ont provoqué un hors-jeu et ont pris 13-0. Puis 23-1 au deuxième match, ils étaient menés 14-0 à la mi-temps mais emportés par la routine, leurs adversaires ont marqué dans leur propre but après le changement de côté de terrain. 17-0 au dernier match, on remballe. Ils pleuraient, tous, à gros bouillon. Alors là, tout ce que j'avais accumulé depuis tant d'années, toute cette rancœur, cette frustration refoulée si longtemps, cette indulgence de fortune, tout est ressorti d'un coup. J'ai défoncé le visage de Cyril avec ses crampons, j'ai étouffé Arnaud dans l'herbe, j'ai planté le poteau de corner dans l'œil de Vincent après l'avoir violé, j'ai carré le gonfleur dans le cul de Ricard et j'ai pompé jusqu'à lui en faire sauter les yeux. Et ce que j'ai fait aux autres est consigné dans le dossier que vous avez sous les yeux. J'en pouvais plus de ces gosses, Monsieur le Juge, c'est pas humain d'être aussi nazes. Et la pauvreté n'excuse pas tout. La vérité c'est qu'ils étaient nuls et qu'ils puaient, voilà. Qu'un vestiaire de foot pue autant, c'est la logique, mais qu'il pue autant avant le match, vous allez pas me dire... C'était des mongols, des gros nuls condamnés à être des losers toute leur vie. Ils me faisaient gerber, voilà tout
Foutez-moi dans un trou à rats avec des violeurs, des pires salopards, des assassins, des mafieux. Mais faites en sorte que ce soit dans une prison où y'ait pas activité foot. Putain, pas foot...

 

Par Stipe - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Jeudi 6 janvier 2011 4 06 /01 /Jan /2011 13:47

 

 

 

La vibrerie de mon téléphone sonna entre le sixième et le septième orgasme que j'étais en train d'administrer à l'élue du jour. Une auvergnate pure souche, rencontrée sur un site de fesses. Je lui en collai trois autres pour la route, histoire de rester dans mes moyennes, et tandis qu'elle reprenait son souffle sur la commode, j'allai consulter ma messagerie tactile sur mon tout nouveau bijou, quintescence de la technicité et du must-have : un téléphone portable. Le SMS disait en ces termes : "Allo ? allo ? … Chef, c'est Poireau. Excusez-moi de vous déranger pendant Columbo, mais je viens d'être averti d'une sale affaire. On a retrouvé Cocotte-Minute pendu dans son appartement. Je suis sur les lieux du drame, c'est aménagé coquet. J'aime pas vous dire ce que vous avez à faire, mais magnez-vous de vous activer la rondelle. Poireau. Hercule Poireau".
C'était Hercule Poireau, mon fidèle sbire en second depuis pas mal de temps. Son écriture saccadée trahissait l'angoisse, je pense pas me tromper en affirmant qu'on était en présence d'une sale affaire.

Je suis l'inspecteur Pif Lechien. Vous m'avez sûrement connu dans des aventures telles que celle-ci ou peut-être cette autre là. J'officie au commissariat de Pontault-Combault, où je suis spécialisé en résolution de sales affaires. Toni Wessmuller, plus connu sous le nom de Cocotte-Minute pour son mode de cuisson de l'ennemi, venait d'être retrouvé pendu, dans son appartement coquet de la rue où il habitait. J'aime pas bâcler le boulot, pourtant j'avais dû laisser ma pêche du jour allanguie sur son lit, dans un état d'ébaubissement et d'extase proche de la syncope. Mais je suis un homme de plusieurs marins. Enfin, c'est une expression, parce qu'en vrai les marins c'est pas mon truc. J'ai le mal de mer et je dégobille à chaque coup.
J'entrai dans un taxi, m'assis sur la banquette et hélai le chauffeur, de type féminin : "Taxi ! 115 rue de la Moquette. Et n'ayez pas peur d'avoir le pied lourd, je suis sur une sale affaire !". La chauffeuse me dévisagea dans le rétro, elle me trouva bel homme et me dit "En voiture Simone !". Puis elle s'engagea vivement sur la route, écrasant au passage un livreur de pizzas.
" Je m'appelle Simone, m'apprit-elle.
- Pas moi", j'lui répondis. Y'a un temps pour la bagatelle et un temps pour tout. Et là, le temps tournait à l'orage. Je lançai le menton vers les palmes accrochées au rétro, du 39.
" Vous êtes plongeuse ?
- Si c'était un arbre magique qui était accroché, vous m'auriez demandé si j'étais bûcheron ?", me répondit-elle en s'y reprenant à deux fois pour écrabouiller un handicapé sur le trottoir. Son impertinence tenait de la femme de caractère. Donc séduisante. Mais tout Pif Lechien que je suis, j'avais quand même une sale affaire sur les bras. Je ne l'honorai donc que deux fois. Une fois sur la banquette arrière, au feu rouge, et une fois sur le capot, au feu vert. Arrivés devant chez Toni, je réglai les seize euros de ma course en lui tendant un billet de vingt. Elle me rendit un billet de cinquante. Elle avait le sens des affaires.

J'entrai dans l'appartement meublé coquet de Wessmuller. Ca grouillait de flics, comme pour une sale affaire. Y'a des uniformes qui ne trompent pas. J'accrochai mon pardessus à la patère que m'offrait la rigidité cadavérique de Toni. Poireau vint à ma rencontre et m'offrit sa croupe en signe de soumission. Je lui rendis le salut hiérarchique, puis il me lut mes droits : j'avais le droit de résoudre l'affaire, de dépecer la victime de ses biens, de torturer les témoins dans le but de leur soutirer de faux aveux et de présumer coupable les innocents. Puis ce fût au tour de Johnny Guitare, le tripier-légiste de me livrer son compte-rendu:
"La victime est de type mâle, en atteste l'odeur de ses pieds. Agée de 7 à 68 ans. Sa mort remonte au 21eme siècle. Une carie sur la prémolaire inférieure droite.
- A-t-on retrouvé des traces de viol dans ses urines ?
- On a analysé son slip et la seule chose qu'on puisse affirmer c'est que c'est un taille patron et qu'il se lave à 40°.
- Bon sang, qu'est-ce que ça peut signifier, tout ça ?
- Pas grand-chose, c'est du H&M, ça taille petit.

Poireau revint avec deux cafés.
- C'est lequel le avec-sucre ?
- C'est celui avec une cuillère.
- Mais y'a une cuillère dans les deux tasses.
- Oui, parce que moi je le prends sans sucre mais avec une cuillère.
C'était vraiment une sale affaire. A vous filer des aigreurs d'estomac, mais faut dire que je suis pas habitué à boire du café sans sucre.
- On a des témoins ?
- Non, mais on a une personne qui a assisté à la scène.
- Et c'est pas un témoin ?
- Non, c'est le coupable.
Putain, j'avais un coupable sur les bras et pas de témoin. Ca s'annonçait coton-tige, cette affaire.
Poireau me conduisit auprès du coupable, puis prit son mercredi. En fait on était lundi mais comme y'avait frites à la cantine le mercredi et qu'il voulait aller au rab, c'est pour ça.
Jack Bauer m'attendait dans la chambre de Cocotte-Minute. Cet enculé de Jack Bauer. Je dis "cet enculé", n'y voyez aucune taquinerie de ma part, mais le fait est que pendant ses quatorze années de taule, il s'était forgé la réputation de prendre trois douches par jour et de s'y laver surtout les pieds, si vous voyez ce que je veux dire… (si vous ne voyez pas, ben il se faisait enculer dans les douches, y'a pas d'autres mots !). On dit que si y'a que le train qui lui est pas passé dessus, c'est parce que la prison est mal desservie par la SNCF.


Jack Bauer était l'ennemi juré craché de Toni Wessmuller. Pendant toutes leurs années de service, ils se sont tirés la bourre. Ils ont courtisé les mêmes femmes, tué les mêmes flics et braqué les mêmes banques. Bauer était assis à une table, avec devant lui deux plateaux de jeu du Pendu. Bauer avait les bleus, le plateau des rouges était face à lui. Celui de Bauer montrait un pendu, il avait donc gagné une partie, c'est la règle qui dicte ça.
- Salut, enculé de Jack Bauer
- Salut, enculé de Pif Lechien.
Il devait dire ça par taquinerie, car j'ai jamais fait de taule et personne ne sait que j'ai fait du foot dans ma jeunesse.
- Alors comme ça on joue au Pendu ?
- Ça s'peut…
- Et on tue son petit camarade jeu ?
- Possible…
Le danger avec Jack Bauer, c'est qu'il a réponse à tout. La joute verbale s'annonçait des plus tirées à quatre couteaux.
- Et on aurait pas envie d'en faire une contre son ami Pif Lechien ?
- Faut voir…
La tension était à son compte, je voyais les gars du labo qui n'en menaient pas large devant un tel étalage de répartie.
- Ah ouais ?
- Ben ouais…
- Ah ouais ouais ?
- Ben ouais ouais…
Proche de l'apoplexie, Poireau profita de son évanouissement pour tomber dans les pommes. Moi-même je sentais que je commençais à sentir de sous les bras.
- Je te laisse choisir, tu prends quelle couleur ?
- Bleu.
- Alors non, c'est moi qui choisis. Je prends le rouge.
- OK, mais on va jouer avec les mêmes règles que pour ton ami Cocotte-Minute. On doit chacun découvrir un mot de 5 lettres. Et celui qui finit pendu finira pendu. Tu joues ?
- Faut voir…
- Je te laisse choisir le thème. Allez, dis oui !!
- C'est tentant… Ok, alors le thème sera "une partie de Pendu entre Pif Lechien qui a les rouges et Jack Bauer qui a les bleus". T'es toujours partant ?
- Faut voir…
- Allez, dis oui !!
- Ok, c'est parti.
Jack Bauer plaça ses lettres sur son chevalet. Moi de même, mais sur le mien. C'est la règle.
Bon, je vous passe les détails de la partie, mais à un moment donné on était tous les deux à une mauvaise réponse d'être pendu. Ça s'annonçait comme une sale affaire. C'était à moi de jouer et j'avais déjà trouvé P _ _ D U
- Alors Lechien, t'as qu'à dire au Pif !, qu'il éclata de rire
- Euh…
Son rire se mua en grimace à la con et il retourna une lettre. P E _ D U. C'était désormais du gâteau, d'autant qu'il en était à B A _ E R et que j'avais triché dans le choix de mon mot, qui ne respectait pas vraiment le thème, mais il n'en saurait jamais rien vu qu'il allait mourir, cet enculé ! Il réfléchit du front puis :
- Est-ce …
Ah le petit enculé ! Il m'avait eu dans les grandes largesses et venait de sauver sa peau.
B A S E R.
- A toi, Lechien. T'as pas le droit à l'erreur, maintenant !
- Tu me prends pour une saucisse ? Je propose le N.
Il éclata de rire, tourna la roue jusqu'à faire découvrir le pendu puis dévoila sa dernière lettre.
P E R D U.
- Et bien Lechien, tu sais lire, tu sais donc ce qu'il te reste à faire !
Bon joueur, je m'avouai vaincu.
- Ok Bauer, tu as gagné. Je me… PAN !
La balle vint se loger entre le genou et les yeux. En plein dans le foie. Il s'écroula par terre, comme une vieille chaussette molle. Il avait cru me la faire à l'envers ? A moi, Pif Lechien ? Des clous, oui !!
Tandis qu'il se vidait de son sang, Poireau lui vidait les poches. Il lui piqua sa petite monnaie et étudia sa carte d'identité.
- Bon sang, chef, c'était Jack Bauer !, ne m'apprit-il pas.
- Je sais, Poireau. Depuis le début je sais.
- Mais… comment ?
- C'est mon métier, mecton. Un jour peut-être tu seras balèze toi aussi.
Poireau m'admira en long, en large et de travers. Je le laissai à ses émotions et partis rejoindre ma proie du jour. Elle m'attendait, nue et offerte. Je lui fis le coup du pendu sur lequel elle vint accrocher son vison. Et tandis que j'étais pendu à ses lèvres, elle me demanda soudain si j'en avais pas un peu marre de résoudre des sales affaires. J'achevai de la faire jouir et lui avouai, sur le ton de la confidence :
- Tu as raison, il m'arrive parfois de ressentir la routine, ces histoires se terminent toujours de la même façon.
Et alors que je touchais l'orgasme du doigt, elle poussa un hurlement de plaisir qui partit se perdre par delà les toits, dans la nuit étoilée de Pontault-Combault.
La routine.

 

 

 


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Par Stipe - Publié dans : Les sales affaires de Lechien - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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