Dimanche 15 novembre 2009
- Dis papi, tu me racontes la guerre?
- Pourquoi ça, p'tit con ? Tu vas pas à l'école ou quoi ? T'as pas de sac, pas de chaussures ? Tes parents n'ont pas de voiture pour t'y conduire ? Il fait trop froid. Y'a autre chose de plus intéressant à la télé ?
- Si, on nous a appris la guerre. Mais le maître il a dit comme ça que ce serait bien que nos papis ils nous en parlent, comme ça.
- Ah ça, dès qu'ils peuvent sous-traiter, ceux-là... Alors tu veux savoir quoi, p'tit con ? Les charniers, l'odeur des corps en décomposition ? La collaboration, le commandement, les rafles ? C'qu'on bouffait, c'qu'on chiait ? Pourquoi on pleurait, comment sont morts les copains, si les boches sont tous blonds ? Tu t'interroges sur la façon d'enterrer à la va-vite, sur les astuces à connaître pour torturer l'ennemi ? T'aimerais savoir si vaut mieux crever en sautant sur une mine ou en prenant une balle dans la nuque parce qu'on a voulu déserter ? T'as des questions sur comment nos femmes se faisaient baiser pendant que nous aussi, sur comment elles pleuraient quand elles voyaient arriver les gendarmes au bout de l'année ? "Votre mari doit partir au front", "Votre fils est mort au front", "Fotre front est une infitazion", lequel préféraient-elles ne pas entendre ? Et qui de l'allemand ou de la maladie est le pire ennemi, ça t'intéresse ? Croupir dans la boue ou crever debout, lequel est le plus glorifiant ? Qui du tirailleur sénégalais qu'on envoie à l'abattoir ou du déporté juif qu'on envoie au "détail de l'Histoire" est le plus à plaindre, tu prends le risque de choisir ?
Est-ce que c'est écrit dans tes bouquins qu'on ne tirait pas sur l'ennemi pour les trois couleurs mais juste parce qu'un boche en moins c'est une chance de survie en plus ? Et ton instit, il vous a dit combien de kilomètres de boyaux ça représentait tous ces corps éventrés ? Peut-être que tu hésites : vaut-il mieux mourir en héros ou vivre en planqué. Combien de vies de trouffions vaut une vie de colon ?
Et quoi, c'est le 11 novembre alors on s'oblige un devoir de mémoire ? On vous apprend que la guerre c'est mal et que t'as qu'à demander à ton papi si tu m'crois pas ! Je suis pas un héros, je suis juste un survivant. Et pareil pour tous les morts, c'est juste des malchanceux. On n'est pas un héros quand on se fait trouer le crâne et qu'on se rend compte que le casque ça protège plus de la pluie que des balles. On n'est pas un héros quand on tire sur des bonshommes qu'on connaît pas et qui nous connaissent pas. Personne ne s'est jamais demandé si on n'aurait pas préféré des excuses plutôt que des médailles, collectionner des timbres plutôt que des honneurs ? Et vas-y que j'commémore, et vas-y que j'me souviens. On ferait bien mieux de rester chez soi et d'avoir honte plutôt que de se geler au garde à vous à écouter chouiner une trompette. Et tous ces monuments que même les pigeons viennent chier dessus, on les fleurit parce qu'on n'a jamais été foutu de faire pousser quoi que ce soit sur la pierre, sinon des illusions perdues. On y fout des gerbes, ça s'appelle comme ça, c'est pas moi qui l'dis. On y dépose des couronnes, couronne de quoi ? Du roi des cons ? On compte les morts, d'une guerre ou de l'autre, on se dit que le match aller était plus dégueulasse que le match retour. On nous dit qu'on a gagné. On a gagné quoi ? Le droit de rejouer ? Moi je me serais contenté d'un filet garni plutôt que d'une fanfare à la con.
Je n'ai plus envie de me souvenir, plus envie de raconter. Le souvenir c'est le cancer de la mémoire, les commémorations sont rien moins que des soins palliatifs. Et les poilus n'aiment pas ce genre de chimio, tu sais. Depuis que j'en suis revenu, y'a pas un seul putain de jour qui ne se passe sans que je ne tremble de peur, pas une seule nuit sans qu'un boche ne vienne me tuer dans mon sommeil. De toute façon, la guerre on n'en revient jamais. Notre corps retourne à la maison, à quelques amputations près, mais notre tête elle reste là bas, à se battre pour la délivrance. Moi ma libération, je l'attends de la part d'un allemand. Même qu'il s'appelle Alzheimer. Qu'il m'embarque, avec mes médailles et mes trouilles, et qu'il vous laisse l'hypocrisie de me pleurer.
T'y diras tout ça à ton maître ? Et pour tous tes copains de classe qui manquent à l'appel parce qu'ils n'existent pas, parce que leur arrière grand-père a eu le mauvais goût d'y rester, il va leur arriver quoi ? Ils vont avoir un zéro ? Tu vois, p'tit con, un papi qui raconte la guerre, c'est un papi vivant. Et un papi vivant, c'est un papi qui le regrette.
- N'empêche, t'es quand même plus rigolo quand tu enlèves ton dentier et que tu imites la tortue...
Par Stipe
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Publié dans : Dialogues, voire pire.
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Communauté : L'Essaim d'Esprits
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