Qui ça?

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  • : Je m'étais juré sur la tête du premier venu que jamais, ô grand jamais je n'aurais mon propre blog. Dont acte. Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser des commentaires dithyrambiques ou sinon je tue un petit animal mignon.
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Laisse toi pousser le blog

Dimanche 15 novembre 2009


-  Dis papi, tu me racontes la guerre?
-  Pourquoi ça, p'tit con ? Tu vas pas à l'école ou quoi ? T'as pas de sac, pas de chaussures ? Tes parents n'ont pas de voiture pour t'y conduire ? Il fait trop froid. Y'a autre chose de plus intéressant à la télé ?
-  Si, on nous a appris la guerre. Mais le maître il a dit comme ça que ce serait bien que nos papis ils nous en parlent, comme ça.
-  Ah ça, dès qu'ils peuvent sous-traiter, ceux-là... Alors tu veux savoir quoi, p'tit con ? Les charniers, l'odeur des corps en décomposition ? La collaboration, le commandement, les rafles ? C'qu'on bouffait, c'qu'on chiait ? Pourquoi on pleurait, comment sont morts les copains, si les boches sont tous blonds ? Tu t'interroges sur la façon d'enterrer à la va-vite, sur les astuces à connaître pour torturer l'ennemi ? T'aimerais savoir si vaut mieux crever en sautant sur une mine ou en prenant une balle dans la nuque parce qu'on a voulu déserter ? T'as des questions sur comment nos femmes se faisaient baiser pendant que nous aussi, sur comment elles pleuraient quand elles voyaient arriver les gendarmes au bout de l'année ?  "Votre mari doit partir au front", "Votre fils est mort au front", "Fotre front est une infitazion", lequel préféraient-elles ne pas entendre ? Et qui de l'allemand ou de la maladie est le pire ennemi, ça t'intéresse ? Croupir dans la boue ou crever debout, lequel est le plus glorifiant ? Qui du tirailleur sénégalais qu'on envoie à l'abattoir ou du déporté juif qu'on envoie au "détail de l'Histoire" est le plus à plaindre, tu prends le risque de choisir ?
Est-ce que c'est écrit dans tes bouquins qu'on ne tirait pas sur l'ennemi pour les trois couleurs mais juste parce qu'un boche en moins c'est une chance de survie en plus ? Et ton instit, il vous a dit combien de kilomètres de boyaux ça représentait tous ces corps éventrés ? Peut-être que tu hésites : vaut-il mieux mourir en héros ou vivre en planqué. Combien de vies de trouffions vaut une vie de colon ?
Et quoi, c'est le 11 novembre alors on s'oblige un devoir de mémoire ? On vous apprend que la guerre c'est mal et que t'as qu'à demander à ton papi si tu m'crois pas ! Je suis pas un héros, je suis juste un survivant. Et pareil pour tous les morts, c'est juste des malchanceux. On n'est pas un héros quand on se fait trouer le crâne et qu'on se rend compte que le casque ça protège plus de la pluie que des balles. On n'est pas un héros quand on tire sur des bonshommes qu'on connaît pas et qui nous connaissent pas. Personne ne s'est jamais demandé si on n'aurait pas préféré des excuses plutôt que des médailles, collectionner des timbres plutôt que des honneurs ? Et vas-y que j'commémore, et vas-y que j'me souviens. On ferait bien mieux de rester chez soi et d'avoir honte plutôt que de se geler au garde à vous à écouter chouiner une trompette. Et tous ces monuments que même les pigeons viennent chier dessus, on les fleurit parce qu'on n'a jamais été foutu de faire pousser quoi que ce soit sur la pierre, sinon des illusions perdues. On y fout des gerbes, ça s'appelle comme ça, c'est pas moi qui l'dis. On y dépose des couronnes, couronne de quoi ? Du roi des cons ? On compte les morts, d'une guerre ou de l'autre, on se dit que le match aller était plus dégueulasse que le match retour. On nous dit qu'on a gagné. On a gagné quoi ? Le droit de rejouer ? Moi je me serais contenté d'un filet garni plutôt que d'une fanfare à la con.
Je n'ai plus envie de me souvenir, plus envie de raconter. Le souvenir c'est le cancer de la mémoire, les commémorations sont rien moins que des soins palliatifs. Et les poilus n'aiment pas ce genre de chimio, tu sais. Depuis que j'en suis revenu, y'a pas un seul putain de jour qui ne se passe sans que je ne tremble de peur, pas une seule nuit sans qu'un boche ne vienne me tuer dans mon sommeil. De toute façon, la guerre on n'en revient jamais. Notre corps retourne à la maison, à quelques amputations près, mais notre tête elle reste là bas, à se battre pour la délivrance.  Moi ma libération, je l'attends de la part d'un allemand. Même qu'il s'appelle Alzheimer. Qu'il m'embarque, avec mes médailles et mes trouilles, et qu'il vous laisse l'hypocrisie de me pleurer.
T'y diras tout ça à ton maître ? Et pour tous tes copains de classe qui manquent à l'appel parce qu'ils n'existent pas, parce que leur arrière grand-père a eu le mauvais goût d'y rester, il va leur arriver quoi ? Ils vont avoir un zéro ? Tu vois, p'tit con, un papi qui raconte la guerre, c'est un papi vivant. Et un papi vivant, c'est un papi qui le regrette.
-  N'empêche, t'es quand même plus rigolo quand tu enlèves ton dentier et que tu imites la tortue...



Par Stipe - Publié dans : Dialogues, voire pire. - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Vendredi 13 novembre 2009


Et alors j'aurais été beau comme un persan. Un cheval ou un prince, je ne sais plus, mais beau comme les mille et une nuits. On se serait rencontrés, ça aurait été mémorable toute notre vie et on aurait tout de suite eu le coup de foudre. On aurait été amoureux, et au-delà encore. Je lui aurais dit des choses comme dans des poèmes, j'aurais fait rimer son sourire, j'aurais confisqué la Lune pour l'accrocher autour de son cou, avec un filament d'étoile.
J'aurais dit  "Tu crois ?", elle aurait répondu "Oui, beaucoup". Et elle aurait dit "Et toi, tu crois ?" et j'aurais répondu "Ouais, d'accord".
Elle m'aurait ri, parce que j'aurais eu de l'humour. Elle m'aurait pleuré, parce qu'elle aurait eu peur de me perdre dès que je n'aurais plus été contre son corps. Elle m'aurait dit des choses à l'oreille, des choses d'amoureux, de rêveurs, de celles qu'on n'invente pas juste pour faire le malin. On serait partis, loin, et au-delà encore. Sur une île déserte. On aurait vécu nus, et d'amour et d'eau fraîche à tous les repas. Je lui aurais avoué que je ne voulais pas d'enfants, elle m'aurait avoué qu'elle non plus alors on aurait fait l'amour sur la plage. On aurait vécu chaque jour comme si c'était le premier.
Elle et moi, on aurait été.
On aurait été éternels parce que ça ne se fait pas de mourir dans ces moments là. Ou alors on aurait juste oublié de respirer, une fois de trop.
On aurait été heureux à jamais, parce que c'est mieux comme ça.
On aurait.


Si seulement.


Au lieu de ça.


Au lieu de ça je suis moche comme un percheron vu de derrière. Ou comme un prince de Monaco, vu de nuit. J'ai épousé une femme parce que c'était la première venue et que c'était bien pratique. J'ai épousé la vie qui va avec : un pavillon dans un lotissement en banlieue, payé à crédit avec des traites que je serai mort avant d'un cancer du tibia.
J'ai deux gosses, complètement ratés. Théolasque, l'aîné, ça veut dire je sais plus quoi en malgache ou en chinois, on s'en fout. Il est myope comme une taupe sourde, il tombe de vélo sans arrêt, il perd toujours au "Qui est-ce ?". Bref il est tarte. Et y'a Eléontine, la fille, parce que y'a pas de raison que y'ait que son frère qu'ait un prénom à la con. Elle est pénible, comme sa mère, comme la mère de sa mère. J'ai envie de les baffer.
J'ai un boulot merdique avec des collègues pourris. Ma bagnole déconne, elle cale au ralenti pourtant j'ai changé les bougies y'a pas longtemps alors je sais pas. Je fais l'amour quand c'est les équinoxes, c'est plus facile à s'en rappeler. D'ailleurs j'ai toujours dit "s'en rappeler" alors que c'est même pas français et mes amis n'osent jamais me le signaler, parce que j'ai pas d'amis.
J'ai grossi, ma femme pareil mais elle me trompe avec un tocard qu'a les moyens de payer l'hôtel.
Au lieu de ça, ma vie est naze comme c'est tout permis.
J'aurais pu.


Mais au lieu de ça.


La vie, des fois, ça se joue à rien. Mais de peu.

Par Stipe - Publié dans : Humeur - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Mercredi 11 novembre 2009

Pour les Impromptus Littéraires, écrire à partir de la photo ci-dessous et insérer les mots "un étrange équipage".
Ben oui, c'est comme ça...





-  Enfin, te v'là toi !
-  Et ouais, salut aussi. Quoi d'neuf ?
-  Pas grand-chose, parle pas d'malheur !
-  Tu bois quelque chose ?
-  Ah ben un peu que j'bois quelque chose, je viens quand même pas ici pour regarder bailler les cafards !
-  Tu prends quoi ?
-  Comme d'habitude.
-  René ! Sers-nous voir deux comme-d'habitude. Et n'aie pas peur de te casser le poignet sur la bouteille. Je te rappelle que t'es barman, pas homéopathe !
-  Tiens, j't'ai dit que j'avais croisé les nouveaux voisins du sixième hier soir ?
-  Ah non.
-  Ben hier soir, devine quoi ?
-  J'en sais foutre que dalle.
-  J'ai croisé les nouveaux voisins du sixième !
-  Ah merde !
-  Tu crois pas si bien dire...
-  Pourquoi, t'ont paru pas dans ton assiette ?
-  Comme qui dirait ! On avait bien besoin d'ça dans l'immeub', tiens...
-  Ben quoi, c'est des noirs ?
-  Y m'semble pas...
-  Alors quoi ? Des pédés ?
-  Arrête tes conneries !
-  Me dis pas que c'est des écologisses ?
-  Je viens de te dire que non.
-  Ben alors raconte !
-  René, remets-nous du produit, y'a racontage à venir. Et pis fais l'optimiste, hein, essaie de viser le verre à moitié plein plutôt que le verre au deux quarts vide.
-  T'as intérêt à l'avoir au compas dans l'œil, çui là. T'sais qu'avec lui faut se lever aux horaires pour prendre ta cuite !
-  Ouais, donc, j'te disais. Les nouveaux voisins, ben parlons-en !
-  Je t'écoute.
-  Bon, j'les ai croisés dans le hall. Déjà !
-  Qu'est-ce qu'ils foutaient là ?
-  Ah ben ça, j'en sais pas plus que toi t'en sais rien ! Toujours est-il que moi, j'suis du genre à faire le poli, donc je cherche à en savoir plus. J'leur dis bonjour.
-  Ben ouais, jusque là y'a pas scandale.
-  Ah mais bouge pas ! L'autre, tu sais qu'est-ce qui m'répond ?
-  Nan
-  "Bonjour" !
-  ...
-  Ah ouais, hein ! Moi aussi sur le coup, j'ai tiré la même gueule que toi.
-  Ah les mecs...
-  Donc bon, ni d'une ni d'deux, j'y rétorque ! "Vous êtes les nouveaux voisins ?", qu'j'leur demande.
-  T'as rudement bien fait ! Et alors ?
-  Et là y m'répond "Oui, les nouveaux voisins du sixième". T'y crois-toi ?
-  Nan mais dis-moi qu'tu m'pinces ou j'rêve ? Les gens sont pas croyables !
-  Ah ça... C'est gonflé, hein ?
-  Et après, ils ont continué à faire dans la drôle d'impression ?
-  Ben après ils m'ont souhaité une bonne soirée et ont pris l'ascenseur.
-  Je suis sur le cul ! Les bras m'encombrent, tiens !
-  Et moi donc ! Pis y'a un truc qui me paraît étrange chez eux. Je saurais pas trop te dire quoi exactement. Mais z'ont un truc, c'est sûr.
-  C'est bien not' veine !
-  J'me suis renseigné, tu m'connais. J'aime pas me faire du mouron sur le dos des autres. Ils ont un laguna break, un travail, des gosses, à première vue ils sont bien élevés... Tu penses comme moi ?
-  Ecoute, j'aime pas juger les gens sur autre chose que leur tronche, et comme je l'ai pas vue ça va pas être simple. Mais tes gugusses, là, ils m'ont l'air... normaux !
-  Ben voilà, t'as mis le doigt dessus. J'osais pas t'le dire, mais ils ont l'air normaux.
-  Ah ben on avait bien besoin d'ça, tiens... On avait déjà un couple d'instits, des retraités, un célibataire, une famille du Jura, des gens souriants, une femme banale, ... Ca nous faisait d'jà un bien bel étrange équipage de pacotille. Mais là c'est le pompon sur l' bateau !
-  Ecoute, tu m'diras c'que t'en penses quand tu les croiseras, mais moi on m'enlèvera pas dans l'idée qu'ils sont pas comme nous.
-  Tiens René, reviens donc faire l'inventaire de nos verres et complète les stocks. Et sois un peu plus vigilant, c'est qu'on fonctionne en flux tendu, nous.

*********************
-  Dis voir René...
-  Oui, l'Client ?
-  Qui c'était les 2 gugusses là ?
-  Ca, l'Client, c'était les deux pires langue-de-vipère du quartier, ils officient dans l'parc de l'immeuble d'en face.
-  Sont concierges de métier?
-  Pire, l'Client, pire ! Sont statues. Z'ont qu'ça à branler d'leurs journées que de regarder c'qui s'passe et de venir le dégoiser l'matin sur mon comptoir, juste avant d'prendre leur service.
-  Z'ont l'air un peu bizarres, quand même, non ?
-  La bizarrerie elle est dans l'œil de celui qui juge, l'Client !
-  T'es fort en philosopherie, René... N'empêche, mon œil y juge drôlement bien que t'es feignant sur le bizarre ! Alors remets m'en un, de celui qui m'fait voir des éléphants. Et tâche de pas faire le voyage à vide, j'aimerais bien revoir aussi le drôle de rhinocéros.

Par Stipe - Publié dans : Dialogues, voire pire. - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Mardi 10 novembre 2009

ce qui appartient au Profite.



Aussi, pour rebondir grossièrement (i.e. sans le talent nécessaire au débat et à l'à-propos) sur les écrits (inter)récents de Jérôme, je me permets de me prononcer haut et fort pour la niqab, la burqa et la qibla !
N'en déplaise à l'emblématique coq, le scrabblophile averti que je suis ne peut que cautionner ses mots permettant l'usage du Q sans son acolyte anonyme le U.


N'hésitez pas à me demander conseil sur la pertinence du judaïsme à la Bonne Paye ou sur le bien-fondé de la scientologie appliquée au Nain Jaune.


Par Stipe - Publié dans : Trucs du jour - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Lundi 9 novembre 2009


-  Oh merci chéri, fallait pas ! Qu'est-ce que c'est ?
-  Ben ouvre, tu verras.
-  T'es vraiment un amour ! Allez, je déballe...
-  ...
-  Ohhhhhhhhhhh, un... gros caillou ?
-  C'est beau, hein !
-  Ah oui... C'est même très... original ?
-  Et encore, là c'est éteint. Faut le voir allumé, ça en jette. Doit falloir mettre deux piles LR6 je crois...
-  Ah ? Et bien je suis très... wouhouhhh !
-  On dirait que ça te fait pas plaisir ?
-  A qui, à moi ? Ah si si si si, mais disons que c'est... gros, quoi.
-  Ah ben oui mais oui. On croirait pas comme ça quand on la voit, mais c'est parce que c'est loin alors ça a l'air plus petit d'habitude. Je savais pas quoi t'offrir alors je me suis dit "Tiens, et si tu lui décrochais la Lune !"
-  Ah, c'est donc ça...
-  Oui, j'ai loué un spoutnik chez Hertz, je suis allé vite fait dans l'espace pendant que t'étais aux cabinets, je l'ai prise et l'ai mise sur la galerie de l'engin. C'est tout con, tu sais, y'a juste à la soulever un peu pour la décrocher de son clou.
-  Mais t'es sûr que ça va rentrer dans l'appart ?
-  Ben faudra peut-être pousser un peu le clic-clac, certes... Mais on la posera sur la cheminée, ça ira bien avec la tapisserie !
-  Euh, le prends pas mal mais t'as déjà cueilli toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans mon sourire, ramassé les flammes de tous les volcans pour les mettre dans mon cœur, écumé le bleu des océans pour le mettre dans mes yeux et je me disais que peut-être c'était pas très écologique, tout ça... Tu vois ?
-  J'ai vraiment l'impression que mon cadeau ne te plaît pas !
-  Non, c'est pas ça... C'est juste que euh... ça a l'air poussiéreux, c'est tout.
-  Ah ben j'avoue que c'est pas tout neuf. Et puis de toute façon j'ai pas gardé le ticket de caisse donc bon.
-  Et bien dans ce cas, je sais pas quoi te dire...
-  "Je t'aime", peut-être ?

Un merci, ça lui aurait écorché la gueule ? La prochaine fois elle aura un fer à repasser et basta !

Par Stipe - Publié dans : Dialogues, voire pire. - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Vendredi 6 novembre 2009

Surexposer sa vie à des pseudo-amis voyeuristes ou échanger ses goûts musicaux sponsorisés avec des pseudo-amis élitistes ?
Après de longues tergiversations, j'ai coupé la poire verreuse en deux : entre twitter et deezer, j'ai choisi never.
Par Stipe - Publié dans : Trucs du jour - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Mercredi 4 novembre 2009
Pour les Impromptus Littéraires, sur le thème "A fleur de mots".



J'suis un type sensible, moi, faut pas croire c'que disent les journaux. Je suis à fleur de mots. Le problème c'est que je mélange les peaux. Un vrai melting-mot !
Je suis dyslexique, et c'est pas parce qu'on est  dix lexiques qu'on vaut dix ctionnaires, c'est bien ça le dix lemmes...

Manque de mots, j'ai pas d'bol. Alors pour m'en sortir j'hyper-bol mais j'y perds mots quand même. C'est peine perdue (mais dix de retrouvées) : le mot de terre contre le mot de fer.
Le mot aux roses c'est que j'arrive pas à rassembler mes pensées, c'est le bouquet !
L'hiver je parle à peau couvert, l'été je suis mat de mot : un véritable échec.
Je suis métisse de mot, je fais des peaux-croisées. Ou des peaux-fléchées, ce qui est un exploit quand on est sans-cible comme moi. C'est pas les pohicans ou les mots-rouges qui me contrediront.

Je m'essaie au boneto linguistique en faisant des jeux de pots. Je suis toujours rattrapé par mon langage sans aspérité, tel le babouin j'ai le mot-lisse au cul.
J'aime bien tous les styles, je crache pas sur un bon mollard. Je m'essaie à l'essai, je me rôde au dindron. La farce ! Même si je crise en thème,  je suis suffisamment narcisse (sic) pour autobiographier la vie d'un autre.
Certains prétendent que je fais partie du cercle des mouettes disparues, ça me fait marrer noir... Parce que je suis à fleur de mots, j'écris en vert ?

On a peau dire, on a mot d'fer : ça me colle au mot. C'est d'un gay, mais peau pour peau, œil pour dent. J'écorche les maux, je mue les fleurs en tentant de changer de pot : rien n'y fait, je reste au-pot-sexuel...
Pour calmer ces ardeurs, je me fous sous le mot-pot de douche, je me prends en tête-à-tête et  me touche deux peaux de cette histoire. Mais ce genre d'histoire de fleurs finit mâle, en général. Baudelaire le confirme, d'ailleurs...
Le langage d'effleure est aphone. Et à flore. Et moi, sourd comme un mot.

Je brûle l'avis par les deux bouts, je fais mon crâmeur, je mets du soleil dans mes pots et me retrouve avec le mot hâlé : j'embrase avec la langue, et me retrouve brûlé au troisième degré d'avoir fait du second degré. Quant au premier degré, ou de force, je le laisse à ceux qui aiment tourner autour du mot.

Alors après ce florilège de pots, ce mot-pourri, vous me croyez quand je dis que je suis à fleur de mots ?

Par Stipe - Publié dans : Exercices ludiques - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Lundi 2 novembre 2009


La Toussaint est une fête catholique, même quand elle tombe un dimanche. Elle est célébrée le 1er novembre vu que le lundi de Pentecôte était déjà pris.
La Toussaint est, comme on pourrait s'en douter pour peu qu'on prenne la peine de réfléchir plus loin que le bout de son pied, la fête de tous les saints. Et par extension, la fête de tous les morts puisque "un bon saint est un saint mort" comme l'a déclaré Jean-Paul II en 1993 chez Drucker. C'est pourquoi l'on parle de Toussaint ou de Fête des Morts ou bien de Week-end le plus meurtrier de l'année.

Le saint meurt en martyre, d'où l'expression "Martyre, c'est mourir un peu". Mourir en martyre c'était la classe ultime à l'époque, ça claquait sa race sur un CV. L'histoire complète des saints est relatée dans une série de livres références : "Martyre sous le train", "Martyre a le sida" ou encore "Martyre bosse chez France-Telecom" pour ne citer que les plus connus.

Le saint est un gars qu'est parti de rien et qui a réussi. Lors de son second quinquennat, Moïse fit passer une loi (qu'il adopta à sa propre unanimité) afin de faciliter les démarches administratives pour les auto-entrepreneurs : frais d'avocats déductibles d'impôts, lapidation publique des syndicalistes,  chameau de fonction, crédit de 150 points sur la carte Super U, ...
Les saints (dont la majorité étaient parrains, certains l'étant même des enfants du Président-Dieu) surent profiter de ces avantages pour monter leur boîte et finirent tous patrons.

Quelques saints connus :
- Saint Etienne : patron des footballeurs et des poteaux carrés
- Saint Moret : patron des fromages
- Saint Eustache : patron des moustaches
- Sainte Barbe : patronne du bal des pompiers
- Saint Ture : patron des pauvres...

Chez la religion catholique, la mort est un truc cool parce que ça vaut dire que Dieu a rappelé les siens à lui. C'est l'immigration choisie.
A la Toussaint, le catholique se sacrifie et donne en martyre un des siens. En offrande, il balance son automobile et toute sa famille dans un platane. Dans le meilleur des cas, personne n'en réchappe et il refile ses morts au bon Dieu contre un bon au porteur, parce qu'il faut se méfier de tout le monde. Dans le second meilleur des cas, les rescapés finiront en fauteuil roulant et devront passer par la case "miracle à Lourdes" pour espérer caresser la barbe du bon Dieu et être sur la photo-souvenir.
Le catholique mort sur la route un 1er novembre est autorisé à être enterré au Collisé.


Si le 1er avril les enfants font des blagues aux adultes, le 1er novembre ce sont les adultes qui font des blagues à leurs vieux. Ils leurs disent "Mamie, mets du parfum et ton manteau, on va te sortir un peu" et en vrai ils les amènent au cimetière. Trop drôle.
Le vieux n'aime pas trop la Toussaint, il dit que ça fait ambiance de pré-rentrée. Il y va en traînant des pieds, en sautant dans les flaques, en balançant ses crottes de nez sur les autres. Il regarde les tombes sans envie, choisit un emplacement près de la porte et pas trop loin de ses copains.
Il déteste sa belle-fille (ou son gendre) qui a été suffisamment crétin pour épouser son abruti de fils (ou de fille). Il déteste que ce qui s'auto-proclame "sa famille" attende le jour des morts pour se rappeler qu'il est vivant.


"Comment trouvez-vous ce modèle, belle-maman ?", lui demande l'abruti en désignant un marbre en faux stuc. Le vieux regrette alors d'avoir pris religion comme première langue et il prie, une dernière fois, pour que sa descendance entière aille s'emplataner dans le premier arbre venu, histoire d'oublier que novembre risque d'être long à devenir Noël.




"La Toussaint tombe un dimanche"
(Pierre Gromarto, sculpture sur caillou vert - Musée de l'Inutile)

Par Stipe - Publié dans : Articles encyclopédiques - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Samedi 31 octobre 2009
(ça c'était juste avant, et ça c'était tout au début)


- Un jour ils ont engagé un homme fort, un Hercule. D'ailleurs ils l'ont rebaptisé Hercule parce que c'était une tradition. Ce mec là tordait de l'acier, se sortait des chaînes dans lesquelles on le saucissonnait et soulevait des voitures si on le lui demandait. Il s'est vite opposé à Polly, c'était le seul à ne pas avoir peur d'elle. Le plus gros du monde lui a raconté pour le gosse et les hormones alors il s'est mis à vraiment la détester et à bien m'aimer moi. Mais c'était par sentiment en vrai, pas par pitié ou par connerie. Du coup la Polly s'en prenait à moi et c'était logique. Elle se montrait méchante, immonde, et moi je subissais connement puisque je faisais tout connement depuis des années. Jusqu'à cette fois...
On y arrive. Cette fois.
- Elle m'a dit un truc. Un truc que j'avais lu souvent sur le visage des badauds, que j'avais deviné quand ils me regardaient et surtout quand ils ne me regardaient pas. "Tu m'dégoûtes", elle m'a dit. Je me suis alors rendu compte que toute ma vie j'ai attendu de ne pas entendre ça. Je lui ai sauté dessus, par réflexe. Et j'ai commencé à la tabasser, lui tirer les cheveux, l'insulter. Hercule est intervenu, il m'a arrachée à elle et s'est mis à lui écrabouiller le visage entre ses mains. Puis le bouffeur de ferraille est arrivé aussi et il a commencé à la bouffer vivante, enfin je pense, vu comme y'en avait partout et comme elle braillait comme un poney qu'on égorge. C'était dégueulasse, fallait voir ça...
Non merci.
- Ses cris ont ameuté tout le monde, tu penses bien. Hercule m'a gueulé de me barrer et j'ai fait la seule chose que je savais bien faire depuis des années : j'ai pas réfléchi. Et je me suis barrée en courant. J'ai croisé les forains qui commençaient à accourir avec des fusils et des barres de fer. J'ai entendu les premiers coups de feu et des cris encore plus horribles alors je ne me suis pas retournée et j'ai couru encore plus vite et encore plus sans réfléchir. J'ai passé des barbelés et suis allée me cacher dans une étable, avec des vaches. J'ai attendu que les paysans partent aux champs le lendemain pour aller visiter un peu leur maison. J'ai pris seulement de quoi assurer ma fuite, j'étais pas là pour voler. Des vêtements, de quoi bouffer un peu et quelques billets dans la huche à pain vu que c'est toujours là qu'on range les affaires. Et puis j'ai aussi pris un rasoir, pour ne plus être la même. Je me suis rasée dans le rétro d'un tracteur et ça m'a permis de me rappeler que je ne me rappelais même plus mon visage, le vrai. Après j'ai fui par les champs et par la forêt, j'ai demandé où était la gare et on m'y a déposée gentiment. J'ai demandé un billet pour Paris car c'était l'évidence et je suis montée dans le train pour reprendre mon souffle.
- Et vous voilà ici...
- Non. Ça c'était y'a longtemps déjà. En arrivant à Paris j'ai zoné un peu avec les clochards autour de la gare. Y'en a un qui m'a dit qu'avec ma gueule ambiguë je trouverais facilement une clientèle, alors je suis allée dans ces quartiers où les types viennent pour pas faire l'amour à leur femme. Dans un premier temps, je leur demandais juste de quoi me payer une chambre pour la nuit et assez pour manger un peu parce que le corps a ses raisons. Je continuais à me raser mais pas trop car il fallait leur laisser de quoi fantasmer. De toute façon j'avais arrêté les hormones par obligation, et en plus de ne pas mourir j'avais remarqué que ma barbe avait tendance à pousser moins vite, même si ma peau conservait son teint de jeune homme. J'ai effectivement commencé à avoir une clientèle fiable, j'ai pu me payer une chambre de bonne et j'ai pas tardé à avoir suffisamment d'argent pour que mon activité ne soit plus vitale. Y'a une dame d'à côté, un genre de voisine, qui m'a montré à faire du tricot et de la couture et je me suis mise à faire des dépannages, comme on dit. J'ai acheté une machine à coudre et les gens du quartier m'amenaient des ourlets à faire, des pulls à raccommoder ou des chaussettes de bébé à tricoter. En conservant un peu ma clientèle d'hommes, j'ai ainsi pu vivre quelques années comme ça, en restant plus ou moins enfermée car de toutes manières j'avais perdu l'habitude de me mêler à la foule.
Et puis l'autre jour ça m'a pris, j'ai décidé de les revoir. Je me rappelle ces villages où on passait, et quand. J'ai repris le train et j'y suis allée. Je me doutais bien qu'il ne restait plus grand-chose de Polly vu l'état avancé dans lequel je l'avais quittée mais j'avais peur d'être reconnue par le patron. J'ai regardé de loin et de toute évidence ce n'était pas lui. Je sais pas s'il s'était fait briser la nuque par Hercule, bouffer le cerveau par le mangeur de ferraille ou s'il était en tôle pour avoir fusillé des monstres, mais l'affaire avait été reprise par un autre. Et à en croire les affiches et la devanture, y'a pas que lui qui avait changé. Par contre, y'en a un qui était toujours là. Et c'était l'attraction phare, la tête de gondole du rayon monstres horribles. Il était devenu un adulte, hein, et apparemment son père n'était plus de la partie. Alors je suis entrée dans mon entre-sort. J'ai vu des nouveaux, oui. Un nain, une femme-poulpe, d'autres trucs pas possibles comme ça. Et j'ai vu mon fils derrière la vitre. Il m'a regardée mais je ne sais pas s'il m'a vue. Son visage ne pouvait trahir aucune expression tant il était difforme et figé dans la douleur. Ses yeux ont dû me reconnaître, mais où est partie l'information ? Et puis de toute façon, j'étais de l'autre côté de la vitre. J'étais devenue son monstre, son différent. Et je me dis que je l'ai certainement dégoûté.
C'était hier, ça.
Alors est-ce que j'ai tué quelqu'un ? A vous de voir.

Elle se tut définitivement, je pense qu'elle avait fini son histoire. Je crois que je comprenais ce qu'elle suggérait, que parfois donner la vie est plus horrible que donner la mort, mais je suis même pas sûr de pouvoir préjuger de ça efficacement. C'était une sale histoire, y'a pas de mystère possible là-dessus. Moi j'en restais pas moins un privé, j'avais noté un tas de questions à lui poser mais j'étais pas sûr d'avoir envie d'entendre les réponses. Elle m'avait raconté tout ça comme pour cracher son gros morceau, mais sûrement pas pour faire une sorte de témoignage sous serment. Alors le reste, je m'en cognais pas mal. Professionnellement parlant on est toujours à la recherche d'histoires sordides, le sensationnalisme c'est notre adrénaline. Là j'avais été servi on peut dire, et pourtant le privé que j'étais avait vite lâché l'affaire.
Elle regardait au dehors, si tant est qu'on puisse parler de regard. Disons que ses yeux étaient dirigés vers le paysage qui défilait. On a gardé le silence encore une dizaine de minutes, jusqu'à l'arrivée en gare de Nevers. Elle s'est levée et est passée devant moi sans me voir ni entendre mon salut bon voyage. Elle s'est dirigée machinalement vers un autre train en direction de Paris et moi j'ai quitté la femme à barbe et la gare pour d'autres aventures, ou tout comme.

Je suis rentré sur Paris le lendemain mais c'est seulement le surlendemain que l'info est apparue dans le journal. Deux jours plus tôt une femme s'était suicidée sur la ligne Nevers-Paris. Elle avait attendue que le train passe sous un pont pour se jeter dans le vide. Son corps avait percuté le pilier à trop grande vitesse et il avait été retrouvé en deux fois, décapité. Elle avait fini par tuer un des monstres.
Alors ne loupez pas, prochainement dans votre village et en exclusivité mondiale, la siamoise à barbe sans tête.


Fin
Par Stipe - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Vendredi 30 octobre 2009
(avant ça parlait de ça, mais tout au début ça ressemblait plutôt à ça)


- Polly c'est la fille qui a été engagée pour faire la femme-poney. Elle était pas bien grande mais trop pour faire la naine de service. Ou alors la naine la plus grande du monde, voyez l'genre ? Alors comme elle avait des cheveux longs qu'on aurait dit une crinière de cheval, ils l'ont mise dans un corps de poney empaillé ou tout comme. Juste la tête qui dépassait par le trou du cou, c'était très réussi faut dire.
Elle a rapidement eu les faveurs du patron, jusque dans son lit. Et elle s'est tout de suite imposée comme la nouvelle patronne. Ça ne l'empêchait pas de crapahuter avec les autres mâles du groupe mais la vérité c'est que personne ne pouvait la blairer. Tout le monde se méfiait d'elle. Trop au lit pour être honnête.
- Ou trop ponette pour être Polly...
- Si ça vous convient.
Quand elle est arrivée j'étais déjà enceinte de Elephant Man. Elle s'en est aperçue la première et elle a tout de suite pensé à l'intérêt qu'ils pourraient en tirer. Avec un peu de chance le gosse aurait les traits de son père, alors vous pensez ! Et puis la naissance d'un monstre en captivité c'est tellement rare... Avec un minimum de psychologie et un maximum de menaces, elle m'a convaincue de garder le gosse. Moi j'avais tendance à lui coller des beignes dans mon ventre, mais comme une mère. C'est-à-dire suffisamment fort pour décharger ma colère mais pas assez pour le tuer. Tout au plus il garderait des séquelles et naîtrait difforme. Et ça allait déranger qui, hein ?
Je pense que si j'avais été chrétien j'aurais dégobillé mon repas de communiant et tous ceux depuis. Je ne sais pas ce qui était le plus gerbant : qu'elle tente de s'en débarrasser ainsi ou qu'elle mène la grossesse à son terme ? C'est certain que je ne verrais plus les poneys de la même manière, p't'être bien même que maintenant j'aurais de vraies bonnes raisons de ne pas les aimer.
- Au final, je crois que ça me convenait plutôt bien, en fait. J'avais une excuse, aussi dégueulasse soit-elle, pour garder ce gosse. De toute façon, vu qu'on ne connaissait pas la maladie exacte du père, on pouvait craindre que le fœtus ne soit pas viable. Polly craignait surtout que le gosse n'ait aucune tare génétique. Vous imaginez l'horreur, un gosse normal !
Quand j'ai commencé à avoir trop de bide, ils m'ont demandé d'arrêter de faire la sœur siamoise. Ma comparse en a profité pour se tirer quelques temps après et elle m'a conseillé d'en faire autant. Mais enceinte jusqu'aux dents du fonds, je vois pas trop ce que je pouvais me barrer. Alors je suis restée, à tuer l'ennui encore pire que d'habitude.
Au septième mois, j'ai accouché dans l'herbe. Je sais pas si c'est la douleur ou la réalité de cette... bestiole, mais je me suis évanouie. Il tenait de son père, ça oui. On n'était même pas sûrs de pouvoir trouver la bouche pour le nourrir. On a dû attendre ses trois mois pour valider que ce qu'il avait entre les jambes était un sexe masculin et non pas une de ses excroissances. C'était un garçon et on l'a appelé Dumbo parce que c'est la logique qui parle dans ces moments là.
C'est principalement Polly qui s'en occupait. Moi je le considérais pas comme mon enfant, j'étais juste comme une intermédiaire de recrutement. En fait j'étais avec lui le week-end, quand Polly faisait le poney et moi rien. J'avais souvent des nausées et des douleurs dans le ventre depuis mon accouchement. Ils m'avaient filé des cachetons et fait boire des trucs mais ça changeait rien, c'était même plutôt pire. Un jour que j'ai demandé ce qu'ils pensaient faire de moi et s'ils allaient me retrouver une demi-sœur siamoise, ils m'ont dit de patienter un peu et que j'allais pas tarder à comprendre.
C'est le bouffeur de ferraille qui m'en a parlé le premier. Il m'a dit texto qu'il avait l'impression que je muais, depuis l'accouchement. Il a pas dit que je changeais, j'me rappelle qu'il a bien dit que je muais. Et il avait raison ce con là, j'ai bien été obligée de constater que mon corps changeait, ma voix aussi et...
- Et vous commenciez à avoir de la barbe...
- Bien vu Columbo. Le truc c'est que je savais pas pourquoi, je croyais que je vieillissais à cause de la grossesse ou que Dumbo m'avait collé des saloperies dans le corps qui me transformaient moi aussi en monstre. Puis un jour Polly m'a dit la vérité, parce que ça la démangeait sûrement de voir la gueule que je tirerais en l'apprenant. Elle m'a avoué que le patron et elle m'avaient fait avaler des tas de machins, des stérones j'sais pas quoi, des hormones mâles si vous préférez. Ces salauds là avaient envie de se payer une femme à barbe alors ils m'ont transformée en mec ! Notez, c'était plutôt pas con, ils prenaient peu de risques. Ils savaient bien qu'une fois que j'aurais subi les mutations j'allais pas me barrer alors que plus que jamais ma place était ici.
Le pire de tout ça, c'est que j'étais tellement malade à cause des hormones qui travaillaient et aussi tellement déprimée par tout ce qui m'arrivait depuis quelques mois, que j'ai même pas réussi à trouver la force de les haïr. C'est comme si en entrant chez eux j'avais signé un pacte avec le diable et que je m'engageais à accepter toutes les ignominies. Surtout les ignominies.
Je suis restée en transformation assez longtemps, plusieurs mois. Le gosse grandissait aussi de son côté, ce n'était plus le chétif prématuré des débuts mais déjà un beau spécimen d'horreur boursoufflée. Il était immonde, et j'étais pas la seule à le penser puisqu'ils l'ont rapidement foutu derrière la vitrine avec son père. La famille Difforme, comme c'est mignon !
Et pendant que le gosse avait son premier job, moi j'étais prête à reprendre le boulot aussi. J'avais une barbe satisfaisante, j'avais pris quatre pointures de pied, j'avais les bras plus musclés et poilus, bref j'étais devenue la femme à barbe. Et ma reconversion pouvait commencer.
Ça doit vous paraître fou, hein ? Que je me sois autant laissée embarquer là dedans, jusqu'au bout de l'innommable ?
Un peu que ça me paraissait taré au plus haut point ! Mais j'allais lui dire quoi ? Qu'elle aurait dû prendre la fuite et qu'elles reprennent une vie normale, elle et sa barbe ?
Paradoxalement, le seul endroit où elle était dans son élément c'était chez les bizarroïdes, chez les erreurs, chez ceux qui n'ont rien à foutre sur la Terre mais qu'on a quand même envie d'aller regarder. Je crois qu'en effet, elle aurait mieux fait de tuer le gosse.


- Femme à barbe, faut pas croire que c'est qu'un métier. Sœur siamoise ça l'était, femme-poney aussi. Mais femme à barbe c'est un sacerdoce. Vous pouvez être femme-n'importe quoi que ce sera jamais pire, car vous ne serez jamais vraiment une femme. Polly on la voyait comme un poney. Elle n'avait pas de seins, pas de jambes, c'était pas une femme, mais un poney mal fini. Moi j'étais une femme avant tout, sauf que j'avais des poils et des trucs de mecs. Tout ce que j'étais et avais en moi était humain, vous comprenez ? J'étais humaine à 100%, à 200% même. C'est malin de constater qu'il m'a fallu ça pour comprendre les autres, les vrais, pas les trafiqués. Il a fallu que je devienne l'un d'eux pour concevoir que c'était peut-être plus raisonnable de vivre caché plutôt qu'exposé ...
Je devais continuer à prendre des hormones, ils m'avaient dit que je devais en prendre à vie sinon je risquais de mourir. Ça n'a pas arrangé ma santé, surtout mentale. J'ai ainsi été femme à barbe déprimée pendant des années. La troupe continuait à vivre au gré des arrivées, des départs, des retours de certains qui en étaient arrivés à la même conclusion que moi : leur vie était ici.
Le gosse grandissait de partout mais c'était peut-être lui le plus heureux de tous, vu qu'ayant toujours vécu au milieu des différents. Lui ses différents il les voyait le week-end, de l'autre côté de la vitre. Même que j'ai commencé à le considérer comme mon gosse.
Elle marqua une pause. J'en avais bien besoin. Je savais que c'était pas rigolo de se moquer de ces gens là, parce que j'avais eu une éducation. Je me rendais bien compte que la pitié était certes inutile mais pas usurpée, et que les seules cages dans lesquelles ils étaient enfermés étaient celles qu'on leur bâtissait avec les barreaux de nos regards. Ils étaient différents et c'est ce qui les rendait finalement humains.
Merde, tiens ! V'là que j'me mettais à y mettre de la profondeur.


A suivre...
Par Stipe - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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